dimanche 24 août 2008

XII - Alfred.

XII
Alfred.

Le chemin a été long, jusqu’à ce matin d’hiver.
C’est long, c’est trop long, finalement. De l’autre côté de la pièce, Claire, Fine et sa douce Simone le regardent en souriant tendrement. Elles sont belles, ses sœurs, ses deux petites boules de chair qu’il a vu sortir de la chambre de leur mère, emmitouflées dans deux grosses couvertures, chacune sur un bras de sa grand-mère. C’est deux petites sœurs que tu as, Alfred. Et il avait vu en premier Claire, sa peau blanche immaculée, ses yeux grands ouverts qui déjà le regardaient. Puis la petite Fine, chétive, fragile, tellement plus petite que sa sœur. Si elles étaient restées plus longtemps dans le ventre de maman, sûr que Claire aurait fini par la manger aussi !
Qu’il lui en avait voulu, à sa mère, son corps qui changeait, de ce ventre qui grossissait, de ces seins qui s’étaient encore arrondis à mesure que le lait se raréfiait, changeait de goût. Ces seins qui étaient les siens étaient peu à peu devenus étrangers, distants. Mais plus que tout il lui en avait voulu de ses chants, de ses bouffées de joie qu’il ressentait, et dont il n’était pas l’initiateur. Cette piqûre, au sein de l’estomac, si reconnaissable, il ne l’avait plus ressentie jusqu’à celle qu’il avait épousée, jusqu’à celle qu’il avait aimée plus que tout et qu’il aimait encore malgré le temps et malgré le reste. Sa douce Simone, ses longs cheveux détachés qui faisaient des dessins sombres sur le drap rose du lit au matin de leurs noces. Le même lit qu’aujourd’hui, d’ailleurs, celui dans lequel ils avaient conçu leurs trois enfants, celui dans lequel ils étaient nés, celui dans lequel elle était morte.
En travers de son lit, Alfred ne se sent plus de courage. Tant pis pour l’envie de pisser, il ira tout à l’heure. Bien. Tout est bien.
Au-dessus des photos, le fusil de chasse est accroché au mur. Ce n’est pas celui de son père, c’est celui de Joseph. Son ami. Celui avec qui il était devenu un homme, celui auquel depuis toujours il voulait confier sa sœur, celui qui avait par trop de courage, ou de témérité, celui qui était mort pour la patrie inutilement, peut-être pour tenter de rejoindre un père qui n’était jamais tout à fait mort dans sa mémoire, peut-être pour se prouver une fois de plus qu’il était le plus fort au préféré de leurs jeux. Personne plus que Joseph ne lui aura plus manqué dans ses années de vieillesse. Pas même ses sœurs, pas même sa femme. Sans doute parce qu’il aura porté trop longtemps le fardeau de la culpabilité, à chacune des innombrables fois où ses yeux ont rencontré les blouses noires de Claire, au-dessous de son tablier gris, à chacune des fois où il est passé, juché sur son tracteur à moteur, sur le petit chemin de terre qui borde la baragne.
C’est peut-être pour cela aussi, que durant ces longues années qu’il a eu en sus, il a entretenu les ronces et les pousses de chêne, ôtant les mauvaises herbes, dédoublant les pieds de cade, gardant l’accès en état, maintenant les parois, préservant la petite niche que fait le boyau, au fond.
Parce qu’il sait lui, où allait son presque frère quand ils l’avaient rattrapé. Parce qu’il savait lui, quel était son plan et ce qu’il devait faire. Parce qu’il était parti de bonne heure, à travers champ, pour passer en sifflant sur le chemin, l’air de rien, l’air de tout, l’air de lui dire qu’il pouvait sortir, que la voie était libre. Parce qu’il était la deuxième partie du plan, mais que la deuxième partie du plan n’avait pu que s’écrouler sur les genoux dans ce chemin plein de cailloux, les larmes plein les yeux, pour attraper et retourner la veste et le pantalon qu’il ne voulait pas reconnaître, des hoquets dans les yeux.
C’est long, c’est vraiment très long.
Claire ne s’était jamais remise. Jamais consolée. Jamais rien. Elle était restée figée dans ce matin jusqu’à ce que vieille et fripée, ratatinée autour de sa peine, Dieu, ou Joseph, ou le diable ou qui on voudra, la rappelle en ses pénates. Fine avait eu des enfants. Il lui semble aujourd’hui que cela peut se résumer à cela, toutes ces années de vie, elle a eu des enfants. Beaucoup d’enfants. Et elle les a nourris jusqu’à en mourir si jeune, mais si heureuse, entourée de sa tribu immense, si grande que la maison trop petite semblait exploser tant l’amour en débordait. Il y avait eu tant de larmes qu’il était parti, ne supportant plus la vue de ces douze bouches qui s’étaient nourries si avidement des seins de ce pauvre petit bout de chair qui dépassait tout juste de la couverture et qui déjà, dans l’utérus de leur mère, s’était privée pour l’autre. Il était parti, résolument, les abandonnant à leur chagrin et à leur fête, parce qu’il n’était pas de cette famille-là. La sienne était plus petite. Il avait deux sœurs, voyez vous. Deux sœurs identiques, deux pour le prix d’une. Deux miroirs qu’il n’avait cessé de regarder comme un mystère, mais qu’il avait aimés passionnément. Deux sœurs et un presque frère.
Mais il est seul, maintenant.
C’est long, c’est trop long.
Alfred a quatre-vingt douze ans.
Il est en travers de son lit, et la douleur qui part du poignet et monte vers sa poitrine pour la barrer d’un seul trait ne passe pas, dure, dure, trop longtemps, trop fortement.
Sur cette vieille photo avec sa forme ovale, sa pose romantique, joue contre joue, main contre main, comme si vraiment l’une ou l’autre posait devant un miroir, Claire et Fine ont quinze ou seize ans, et c’est dans leur regard qu’on voit qu’elles ne sont pas qu’une.
Leurs boucles blondes sont entremêlées.
A jamais.
Alfred sourit.

XI - Fine.

XI
Fine.

Elle sourit.
Les enfants jouent dehors, dans le vent qui parfois ramène des morceaux de leurs cris. La longue table installée attend, chaises rangées et patientes, le bavardage de leur repas. La maison l’étouffe d’odeurs mêlées, le ragoût qui cuit, le charbon qui brûle, la lavande forte que l’homme lui a apporté en gerbe ce matin. Même là-haut dans la chambre commune, soigneusement rangée et briquée, l’odeur l’attend. Les lits des enfants, couverts de leurs édredons de couleurs chaudes, gonflent leurs ventres vers le plafond bas, cachés derrière leurs rideaux qui leur fait à chacun un voile secret d’ombres révélées, lorsque la lumière des bougies le soir assombrit les corps en les entourant de son halo, et qu’à travers les toiles tendues transpirent les chuchotements et le rire des filles, qui dans leur lit étroit échangent leurs mystérieux secrets de miroirs vivants. Les cinq lits se touchent presque dans l’exiguïté de la pièce, et la nuit, les rêves des uns réveillent les autres, pendant que leurs souffles mêlés viennent embuer les vitres de la petite fenêtre.
C’est dans ce faux silence de grognements et de toux, les peurs d’enfants et les ronflements légers comme une brise d’été, que clandestins comme deux adolescents sur la paille d’une étable, ils avaient à nouveau conçu. Encore une vie à ranger dans la petite pièce, encore à serrer un peu plus les autres dans leurs lits déjà étroits, et plus encore, s’ils venaient par deux, comme ils aimaient à le faire. Forcément elle pense à sa chère Claire, sa moitié de miroir à elle, son identique à une hanche près, et qui s’est condamnée à sa vie sans homme depuis qu’un matin de printemps son Joseph était parti, au bord d’un petit chemin de terre, comme endormi au pied d’un chêne. Bien sûr elle n’aurait pas pu, avec son os malade, porter le ventre rond qui allait s’alourdissant. Elle ne connaîtrait pas les semaines de l’attente, le linge qui reste blanc, les matins embrouillés de cœur à l’envers, le mal au dos de l’eau à puiser, des assiettes à laver penchée sur la pille de pierre, et la lessive a battre sur le lavoir trop bas. Elle ne connaîtrait pas tout ça, ni les jambes qui trahissent, et non plus les douleurs au ventre qui grondent crescendo, pour exploser bientôt en déchirements et lambeaux de survie. Et non plus la chaleur du petit corps qui s’agite enfin sur son propre corps et qui braille à n’en plus pouvoir, rouge et humide de vie.
Les enfants jouent dehors, bruns et blonds, joues rouges de vent et de soleil. Bientôt ils rentreront, se presseront autour de la grande table, et une fois dite la prière, ils jacasseront et s’agaceront les uns les autres, comme des chiots affamés se disputent le ventre de leur mère.
Et elle leur donnera son ventre.

X - Claire.

X
Claire.

La grosse marmite ronronne sur le feu.
Elle a peu dormi cette nuit. De grandes demi-lunes d’un brun virant sur le violet soulignent ses yeux, et son visage est effacé sous la fatigue. Depuis que son frère est rentré, tard dans la matinée au lieu du milieu de la nuit, comme d’habitude, elle s’est assise à la table de la cuisine, épluchant mécaniquement les pommes de terres qu'elle désœuille trop lentement. Tout à l'heure, elle battra les œufs ramassés ce matin dans la paille chaude du poulailler, alors le ventre tordu d’angoisse à l’attendre, et l'huile une fois crépitante, elle fera cuire un peu les pommes de terre avant de les mêler à l'omelette. Les pommes de terre qu’elle allait chercher, traversant la cour vers le cabanon, quand elle avait vu son frère déboucher du chemin, sa bicyclette brinquebalante au bout des bras, loin de presser le pas pour rentrer. Son panier avait mordu le sol, et elle avait vu tout de suite les yeux de son aîné. Ils lui avaient rappelé un lointain souvenir, ce vide immense et douloureux, l’absence de mots, et le silence partout autour, comme si même les oies et les chiens avaient compris.
Hier soir, lorsqu'il est parti, elle lui a souri dans le noir, lui envoyant un baiser léger, emprisonné entre ses doigts recourbés qu'elle n'a pas ouverts.
« - Celui là garde-le, je viendrai le chercher demain. »
Alors, elle l'a gardé.
Il est dans sa main, celle qui tient le couteau au manche de bois un peu blanchi par l'usure, et qui noircit au contact de la pelure tout juste rincée. Il est là, un peu glissant, un peu pégueux du jus que les pommes de terre laissent dans ses paumes et sur ses doigts, écrasé sur le manche effilé du couteau noirci. Son frère est dans la cour, elle l'entend couper du bois devant le cabanon où le père le range. La grosse scie tourne avec son bourdonnement habituel, et, à chaque fois qu'Alfred lui présente une bûche ou une branche, elle rugit et gémit, le fer luttant contre la résistance morte du bois qui se tranche dans un long cri strident.
Elle entend alors le bruit des morceaux de bois que son frère jette dans la brouette en fer, et qui s'assourdit au fur et à mesure que le tas grandit. Et lorsque le sifflement de rotation de la roue s'éteint, c'est celle de la brouette qui perturbe son silence par son grincement cahotant. Lorsque le père rentrera, il saura déjà, sûrement. Il s'attardera un instant dans la cour, avec son fils, après avoir rentré la charrue à bras. Elle entendra peut-être tout juste le bruit de leurs phrases brèves. Le père n'est pas un bavard, il ne dira rien en entrant. Il s'installera juste à la table en marmonnant l'habituel bonjour, avec sans doute moins d'entrain cependant. Peut-être l’embrassera-t-il sur le front, doucement. Ou peut-être même pas. Il s’assiéra à sa place devant la table, cognant son godillot sur le pied usé. Il sortira son canif de la poche et l'essuiera des deux revers sur la jambe de son pantalon, au niveau de la cuisse, dans un geste machinal et précis.
Il sera temps alors pour elle de servir le repas.

IX - Joseph.

Sa joue a dû coller à la terre humide.
Peut-être a-t-il pensé à sa course, qu’il a dû commencer dans les virages du Clos de Levain. Sans doute a-t-il traversé le champ d’oliviers du père Angelvin, contournant les arbres, la tête tassée entre ses épaules relevées. A-t-il glissé lorsqu’il a atteint la baragne que surplombe le chemin, s’est-il écroulé sur l’herbe humide, à travers les ronciers qui s’accrochaient à sa peau et à sa veste de velours épais ? Au bas des taillis, abîmé et déchiré, s’est-il arrêté pour respirer un instant, le cœur bondissant, entendant derrière lui les chiens qu’Ils n’avaient pas encore libérés de leurs laisses ? Avachi dans son trou, a-t-il senti ses sens enfler, décuplés par la peur qui coulait le long de ses tempes, se transformant en panique face à l’immense champ de blé qui s’étendait devant lui, miroitant presque sous la pleine lune qui l’éclairait autant que peut l’être la place du village un soir de quatorze juillet ? Il a bien dû trouver quelque part le ressort nécessaire pour la repousser, avant de repartir, à travers le blé déjà haut, courbé comme un bossu de foire de printemps, écrasé sur le sol par la lueur délatrice de la lune. La terre humide colle, en ce pays. Boueuse, elle s’est certainement accrochée à ses bottes, alourdissant chaque pas un peu plus que le précédent, ralentissant sa course silencieuse, faisant de chaque enjambée une victoire arrachée à la terre. Et cette pente à gravir, et au loin le chemin de Reybaud, son hangar de bois, et derrière, son salut dans une baragne qui cache une vieille citerne abandonnée, au fond de laquelle un tunnel avait été creusé pour aller chercher une hypothétique rivière souterraine qu’il n’a jamais trouvée. Tapi dans ce trou, Ils pourraient bien, alors, lâcher leurs chiens, personne ne le retrouverait. Au champ de blé abrupt en a peut-être succédé un autre, ou bien une étendue de sages lavandes rangées sur leurs droites lignes. Lui ouvrirent-elles un chemin large et dégagé, qui lui eut permis de prendre quelque vitesse, ou, plus sûrement, le ciel, contre lui cette nuit-là, les lui présenta-t-il en travers de sa route, drues et déjà hautes en cet humide mois de mai, dressant vers la lune leurs tiges rigides, que son pantalon de toile raide allait devoir enjamber ? Quelle allure avait-il alors pour ses poursuivants, uniques témoins de son pathétique courage qui le faisait s’arracher du sol mètre après mètre, pour retomber à chaque fois dans les cailloux traîtres qui guettaient le faux pas entre deux plantes que, serpe à la main, il avait si souvent scalpées. Le chemin l’avait peut-être accueilli d’un bruissement des feuilles du chêne qui le bordait, et malgré l’air qui devait lui brûler à chaque bouffée un peu plus la gorge et la poitrine, malgré le goût du sang qui n’avait pas dû manquer de monter à sa bouche, malgré enfin la douleur qui devait paralyser ses jambes et le sang qui devait battre ses tempes, ne s’était-il pas senti pousser des ailes, à voir la terre plane et dure du chemin, et, de l’autre côté, les ronces protectrices de la haie où la vieille citerne attendait de l’accueillir ? À quoi a-t-il donc pensé, ses sens se sont-ils emmêlés, entraînant les pensées, les paroles et les bruits ? A-t-il de nouveau entendu la voix lointaine et presque oubliée de son père, au matin des labours, qui venait le sortir des draps chauds pour le traîner dans le froid brûlant des aubes automnales, ou peut-être celle de la mère, inquiète, qui viendrait le réveiller, ce matin, dans la chambre vide, espérant encore ne l’avoir pas entendu rentrer... « Joseph, lève-toi... » Aura-t-elle seulement dormi, cette nuit-là, devant le poêle où mourraient les braises, indéfiniment ? Oui, sans doute, en une fugace seconde, Joseph aura repensé à tout ça, et à d’autres choses encore, sûrement, en voyant apparaître de l’autre côté du chemin, derrière l’ombre muette du chêne, le casque de métal gris se détachant sur le ciel clair. Quelle fut alors sa pensée, à quelques mètres du but, au bruit étonnant qui fit éclater le silence ?

VIII - Joseph, Claire.

Il a pris sa main presque par hasard.
Comme ça, sans s'arrêter de parler, les yeux accrochés aux siens, le bleu engloutissant le bleu, son regard sans frontière emprisonnant ses yeux à elle, de ce regard affamé, gourmandise insatiable de vie, sans pourtant trop savoir par quel bout commencer à la dévorer… A le regarder dans les yeux, elle ne voyait toujours que plus loin.
Mais il a l’air si sûr de lui, pourrait-elle seulement imaginer combien son ventre contracté remonte dans sa bouche, faisant insupportablement trembler sa lèvre supérieure, entamant le contrôle qu’il croyait avoir sur lui-même, fixant ses yeux pour ne pas regarder sa bouche, puis le front pour ignorer les yeux, si brillants, si bleus... Il les voit bien, ses yeux, aller de l’un à l’autre des siens, et le visage si proche, avide, qui boit ses mots. Il veut continuer à parler, parce que la nuit tombe doucement en allongeant les ombres, parce qu’il fait encore très chaud et que la moiteur de la journée fait place à un peu de fraîcheur, parce que la longue mèche échappée de son chignon descend en boucle le long de son oreille, affleurant le cou, pour se perdre loin dans l’encolure de sa chemise ouverte où il ne doit pas regarder, parce qu’il sent sa gorge rétrécir de plus en plus et qu’il sait bien qu’ils devraient rentrer.
Sa peau brille un peu des dernières chaleurs du jour qui ont laissé aux premières lueurs de la pleine lune de fines traces humides où poser leurs rayons. Sa tête lui martèle de mettre de l’espace entre son odeur d’hydromel, gagnée à toute la journée curer des plaques de miel des ruches, au soleil, et ses nerfs à lui, tous bien éveillés, dans l’attente tendue du goût, du toucher, du bruit que ferait sa paume sur ses cheveux, de l’odeur qu’elle aurait, plus près, et de ce que lui dirait sa peau, lorsqu’elle serait à portée de ses lèvres. Sa gourmandise grandit, si terriblement, et l’ombre qui se répand réduit tant l’espace tout autour.
Comme il a pris sa main presque par hasard, presque par hasard aussi il prendra sa bouche, le baiser attendu et langui. Et, presque par hasard, elle le laissera faire.
Il la raccompagnera, plus tard, bien plus tard, mangeant sa bouche à chaque pas, ondulant plutôt que marchant sur le chemin poussiéreux, la tenant par la taille la main les épaules à la fois, manquant de bras pour l’enlacer suffisamment. Elle le repoussera, un peu. Et lorsqu’ils arriveront près de la ferme, bien trop tôt de toute façon, ils se repousseront dans un froissement de tissus et de mots. Ils se resserreront pour se lâcher à nouveau, dans une danse ridicule de regards mielleux, de mots doucereux et stupides, qui échappent plus qu’on ne les prononce vraiment. Il dormira tard, ce soir. S’il dort. Le sourire aux lèvres, le regard brillant sous ses paupières closes.

VIII - Joseph, Claire.

VIII
Joseph, Claire.

Il a pris sa main presque par hasard.
Comme ça, sans s'arrêter de parler, les yeux accrochés aux siens, le bleu engloutissant le bleu, son regard sans frontière emprisonnant ses yeux à elle, de ce regard affamé, gourmandise insatiable de vie, sans pourtant trop savoir par quel bout commencer à la dévorer… A le regarder dans les yeux, elle ne voyait toujours que plus loin.
Mais il a l’air si sûr de lui, pourrait-elle seulement imaginer combien son ventre contracté remonte dans sa bouche, faisant insupportablement trembler sa lèvre supérieure, entamant le contrôle qu’il croyait avoir sur lui-même, fixant ses yeux pour ne pas regarder sa bouche, puis le front pour ignorer les yeux, si brillants, si bleus... Il les voit bien, ses yeux, aller de l’un à l’autre des siens, et le visage si proche, avide, qui boit ses mots. Il veut continuer à parler, parce que la nuit tombe doucement en allongeant les ombres, parce qu’il fait encore très chaud et que la moiteur de la journée fait place à un peu de fraîcheur, parce que la longue mèche échappée de son chignon descend en boucle le long de son oreille, affleurant le cou, pour se perdre loin dans l’encolure de sa chemise ouverte où il ne doit pas regarder, parce qu’il sent sa gorge rétrécir de plus en plus et qu’il sait bien qu’ils devraient rentrer.
Sa peau brille un peu des dernières chaleurs du jour qui ont laissé aux premières lueurs de la pleine lune de fines traces humides où poser leurs rayons. Sa tête lui martèle de mettre de l’espace entre son odeur d’hydromel, gagnée à toute la journée curer des plaques de miel des ruches, au soleil, et ses nerfs à lui, tous bien éveillés, dans l’attente tendue du goût, du toucher, du bruit que ferait sa paume sur ses cheveux, de l’odeur qu’elle aurait, plus près, et de ce que lui dirait sa peau, lorsqu’elle serait à portée de ses lèvres. Sa gourmandise grandit, si terriblement, et l’ombre qui se répand réduit tant l’espace tout autour.
Comme il a pris sa main presque par hasard, presque par hasard aussi il prendra sa bouche, le baiser attendu et langui. Et, presque par hasard, elle le laissera faire.
Il la raccompagnera, plus tard, bien plus tard, mangeant sa bouche à chaque pas, ondulant plutôt que marchant sur le chemin poussiéreux, la tenant par la taille la main les épaules à la fois, manquant de bras pour l’enlacer suffisamment. Elle le repoussera, un peu. Et lorsqu’ils arriveront près de la ferme, bien trop tôt de toute façon, ils se repousseront dans un froissement de tissus et de mots. Ils se resserreront pour se lâcher à nouveau, dans une danse ridicule de regards mielleux, de mots doucereux et stupides, qui échappent plus qu’on ne les prononce vraiment. Il dormira tard, ce soir. S’il dort. Le sourire aux lèvres, le regard brillant sous ses paupières closes.

VII - Joseph, la nuque.

Elle est assise quatre bancs devant lui.
Il voit sa nuque, penchée sagement sur son cahier, le bout de la plume grattant la peau juste en dessous de l’oreille. Le problème de mathématique est écrit trois mètres devant elle, mais à chaque fois qu’il tente de le lire, son regard ne va pas au-delà de l’indécent chignon. Ils ont fait chemin ensemble ce matin, avec Fine et Alfred, et la flopée de mioches indésirables qui sautillaient autour. Il aime lui parler, elle a la voix douce. Elle ne parle pas beaucoup, toujours grave, avec cette sorte de voile sur le regard quand les autres s’emballent dans une course à gagner pour qui ira le plus vite. Comme elle marche plus lentement, alors il adapte son pas, pour rester en arrière, seul avec elle. Il passe son temps à s’occuper la bouche, à essayer de la faire rire, souvent si bêtement que même des heures plus tard, il peut encore rougir de sa stupidité. Alfred le regarde souvent d’un drôle d’air. Il sait. Il doit sans doute se demander pourquoi celle-là, qu’est estropiée, plutôt que l’autre goutte d’eau, si fraîche et si pimpante, qui gambade librement, et si joyeusement aussi. Ils n’habitent qu’à un vallon de distance, alors, puisque le petit chemin qui serpente jusqu'à l’école passe devant la sienne, Alfred et ses sœurs les attendaient tous les matins depuis qu’ils étaient tout petits. C’est son ami, même s’il est plus vieux. Ils se comprennent étrangement, parfois un seul regard croisé suffit pour qu’ils agissent en complément, surtout dans les moments les plus difficiles. Quand il avait eu à affronter la vilaine lettre, le vilain regard de sa mère, et la vilaine sensation, Alfred ne lui avait rien dit. Ce matin-là, il avait juste pris lui-même le plus petit par la main, et il était passé devant, sans un mot ni même un bonjour. Il avait bien compris, à sa tête, que ce jour n’avait rien de bon.
Une fois, alors que Claire l’avait traité de gamin parce qu’il venait de lui asséner une énième moquerie stupide, il s’était rebiffé, levant vers elle un regard piqué, les joues cramoisies sur une peau blafarde. Non, je ne suis pas un gamin. Mais j’ai le droit de faire comme si.
Elle n’avait plus jamais osé, sans doute avait-elle compris, plus que bien, ce qu’il avait voulu dire, sauf qu’elle, elle se permettait peu de faire comme si. Peut-être ne trouvait-elle seulement pas le moyen d’y parvenir, avec sa hanche tordue et l’exemple sans cesse sous les yeux de ce qu’elle pourrait être sans ce maudit escalier, ce maudit lacet défait, et ce maudit docteur qui n’y avait rien pu faire.
Quand elle est assise, comme ça, quatre bancs devant lui, il est plus rassuré. Elle ne peut pas le voir la regarder, l’épier, l’examiner. Le col de sa chemise est un peu élimé, il y a deux fils entremêlés qui s’échappent de la couture et viennent jouer sur la nuque comme deux étonnants cheveux verts presque invisibles.
Il connaît tout des moindres détails du dos de ses vêtements. C’est son privilège à lui de voir tout ce que les autres sans doute ne remarquent même pas. Lorsque le maître l’interroge, elle a la manie de tirer du bout des doigts sur sa manche, le pouce rentré à l’intérieur, alors qu’elle cherche la réponse. Lorsqu’elle écrit au tableau ou en efface la craie avec le chiffon de feutre, son bras gauche se replie dans le dos, la main calée au creux des reins, le torse bombé, la jambe gauche légèrement décollée du sol, pour se tenir bien droite. Il sait aussi comment elle se débrouille pour traîner moins la patte, parce qu’il la voit, parfois, s’oublier un instant et se reprendre aussitôt.
Le problème de mathématique ne se résout toujours pas, pendant qu’il mordille son crayon en rêvant doucement, les yeux perdus dans les vagues souples de son chignon. Elle s’est retournée, comme si son aguet lui piquait la peau là où il la regarde. Il a vite baissé les yeux, mine de rien, mine d’être en train de la regarder sans qu’elle le sache. Elle a eu une mine, elle-aussi, une moue de sourire, avant de se replonger dans les trains et leurs horaires infernaux.
Encore une fois, elle va bien résoudre son problème, elle sera bien notée et ne comprendra pas qu’il n’en ait fait que la moitié. Elle lui dira qu’il aurai dû travailler au lieu de bailler aux corneilles, et encore une fois il passera pour un peu trop paresseux ou nonchalant. Il sait déjà ce qu’elle va lui dire sur le chemin du retour, et qu’il s’en sortira par une pirouette sans doute bancale. Comme il sait qu’un jour, il la raccompagnera enfin seul, il ne sait ni quand ni comment cela sera possible, mais il sait que ce jour-là, il occupera sa bouche bien autrement. Il sait que ce jour-là, il sera sérieux, comme jamais il ne pourra l’être plus, et aussi qu’il lui volera un baiser, si elle ne le lui donne pas. Et surtout, il est persuadé qu’il n’aura pas à le voler.