dimanche 24 août 2008

XII - Alfred.

XII
Alfred.

Le chemin a été long, jusqu’à ce matin d’hiver.
C’est long, c’est trop long, finalement. De l’autre côté de la pièce, Claire, Fine et sa douce Simone le regardent en souriant tendrement. Elles sont belles, ses sœurs, ses deux petites boules de chair qu’il a vu sortir de la chambre de leur mère, emmitouflées dans deux grosses couvertures, chacune sur un bras de sa grand-mère. C’est deux petites sœurs que tu as, Alfred. Et il avait vu en premier Claire, sa peau blanche immaculée, ses yeux grands ouverts qui déjà le regardaient. Puis la petite Fine, chétive, fragile, tellement plus petite que sa sœur. Si elles étaient restées plus longtemps dans le ventre de maman, sûr que Claire aurait fini par la manger aussi !
Qu’il lui en avait voulu, à sa mère, son corps qui changeait, de ce ventre qui grossissait, de ces seins qui s’étaient encore arrondis à mesure que le lait se raréfiait, changeait de goût. Ces seins qui étaient les siens étaient peu à peu devenus étrangers, distants. Mais plus que tout il lui en avait voulu de ses chants, de ses bouffées de joie qu’il ressentait, et dont il n’était pas l’initiateur. Cette piqûre, au sein de l’estomac, si reconnaissable, il ne l’avait plus ressentie jusqu’à celle qu’il avait épousée, jusqu’à celle qu’il avait aimée plus que tout et qu’il aimait encore malgré le temps et malgré le reste. Sa douce Simone, ses longs cheveux détachés qui faisaient des dessins sombres sur le drap rose du lit au matin de leurs noces. Le même lit qu’aujourd’hui, d’ailleurs, celui dans lequel ils avaient conçu leurs trois enfants, celui dans lequel ils étaient nés, celui dans lequel elle était morte.
En travers de son lit, Alfred ne se sent plus de courage. Tant pis pour l’envie de pisser, il ira tout à l’heure. Bien. Tout est bien.
Au-dessus des photos, le fusil de chasse est accroché au mur. Ce n’est pas celui de son père, c’est celui de Joseph. Son ami. Celui avec qui il était devenu un homme, celui auquel depuis toujours il voulait confier sa sœur, celui qui avait par trop de courage, ou de témérité, celui qui était mort pour la patrie inutilement, peut-être pour tenter de rejoindre un père qui n’était jamais tout à fait mort dans sa mémoire, peut-être pour se prouver une fois de plus qu’il était le plus fort au préféré de leurs jeux. Personne plus que Joseph ne lui aura plus manqué dans ses années de vieillesse. Pas même ses sœurs, pas même sa femme. Sans doute parce qu’il aura porté trop longtemps le fardeau de la culpabilité, à chacune des innombrables fois où ses yeux ont rencontré les blouses noires de Claire, au-dessous de son tablier gris, à chacune des fois où il est passé, juché sur son tracteur à moteur, sur le petit chemin de terre qui borde la baragne.
C’est peut-être pour cela aussi, que durant ces longues années qu’il a eu en sus, il a entretenu les ronces et les pousses de chêne, ôtant les mauvaises herbes, dédoublant les pieds de cade, gardant l’accès en état, maintenant les parois, préservant la petite niche que fait le boyau, au fond.
Parce qu’il sait lui, où allait son presque frère quand ils l’avaient rattrapé. Parce qu’il savait lui, quel était son plan et ce qu’il devait faire. Parce qu’il était parti de bonne heure, à travers champ, pour passer en sifflant sur le chemin, l’air de rien, l’air de tout, l’air de lui dire qu’il pouvait sortir, que la voie était libre. Parce qu’il était la deuxième partie du plan, mais que la deuxième partie du plan n’avait pu que s’écrouler sur les genoux dans ce chemin plein de cailloux, les larmes plein les yeux, pour attraper et retourner la veste et le pantalon qu’il ne voulait pas reconnaître, des hoquets dans les yeux.
C’est long, c’est vraiment très long.
Claire ne s’était jamais remise. Jamais consolée. Jamais rien. Elle était restée figée dans ce matin jusqu’à ce que vieille et fripée, ratatinée autour de sa peine, Dieu, ou Joseph, ou le diable ou qui on voudra, la rappelle en ses pénates. Fine avait eu des enfants. Il lui semble aujourd’hui que cela peut se résumer à cela, toutes ces années de vie, elle a eu des enfants. Beaucoup d’enfants. Et elle les a nourris jusqu’à en mourir si jeune, mais si heureuse, entourée de sa tribu immense, si grande que la maison trop petite semblait exploser tant l’amour en débordait. Il y avait eu tant de larmes qu’il était parti, ne supportant plus la vue de ces douze bouches qui s’étaient nourries si avidement des seins de ce pauvre petit bout de chair qui dépassait tout juste de la couverture et qui déjà, dans l’utérus de leur mère, s’était privée pour l’autre. Il était parti, résolument, les abandonnant à leur chagrin et à leur fête, parce qu’il n’était pas de cette famille-là. La sienne était plus petite. Il avait deux sœurs, voyez vous. Deux sœurs identiques, deux pour le prix d’une. Deux miroirs qu’il n’avait cessé de regarder comme un mystère, mais qu’il avait aimés passionnément. Deux sœurs et un presque frère.
Mais il est seul, maintenant.
C’est long, c’est trop long.
Alfred a quatre-vingt douze ans.
Il est en travers de son lit, et la douleur qui part du poignet et monte vers sa poitrine pour la barrer d’un seul trait ne passe pas, dure, dure, trop longtemps, trop fortement.
Sur cette vieille photo avec sa forme ovale, sa pose romantique, joue contre joue, main contre main, comme si vraiment l’une ou l’autre posait devant un miroir, Claire et Fine ont quinze ou seize ans, et c’est dans leur regard qu’on voit qu’elles ne sont pas qu’une.
Leurs boucles blondes sont entremêlées.
A jamais.
Alfred sourit.

XI - Fine.

XI
Fine.

Elle sourit.
Les enfants jouent dehors, dans le vent qui parfois ramène des morceaux de leurs cris. La longue table installée attend, chaises rangées et patientes, le bavardage de leur repas. La maison l’étouffe d’odeurs mêlées, le ragoût qui cuit, le charbon qui brûle, la lavande forte que l’homme lui a apporté en gerbe ce matin. Même là-haut dans la chambre commune, soigneusement rangée et briquée, l’odeur l’attend. Les lits des enfants, couverts de leurs édredons de couleurs chaudes, gonflent leurs ventres vers le plafond bas, cachés derrière leurs rideaux qui leur fait à chacun un voile secret d’ombres révélées, lorsque la lumière des bougies le soir assombrit les corps en les entourant de son halo, et qu’à travers les toiles tendues transpirent les chuchotements et le rire des filles, qui dans leur lit étroit échangent leurs mystérieux secrets de miroirs vivants. Les cinq lits se touchent presque dans l’exiguïté de la pièce, et la nuit, les rêves des uns réveillent les autres, pendant que leurs souffles mêlés viennent embuer les vitres de la petite fenêtre.
C’est dans ce faux silence de grognements et de toux, les peurs d’enfants et les ronflements légers comme une brise d’été, que clandestins comme deux adolescents sur la paille d’une étable, ils avaient à nouveau conçu. Encore une vie à ranger dans la petite pièce, encore à serrer un peu plus les autres dans leurs lits déjà étroits, et plus encore, s’ils venaient par deux, comme ils aimaient à le faire. Forcément elle pense à sa chère Claire, sa moitié de miroir à elle, son identique à une hanche près, et qui s’est condamnée à sa vie sans homme depuis qu’un matin de printemps son Joseph était parti, au bord d’un petit chemin de terre, comme endormi au pied d’un chêne. Bien sûr elle n’aurait pas pu, avec son os malade, porter le ventre rond qui allait s’alourdissant. Elle ne connaîtrait pas les semaines de l’attente, le linge qui reste blanc, les matins embrouillés de cœur à l’envers, le mal au dos de l’eau à puiser, des assiettes à laver penchée sur la pille de pierre, et la lessive a battre sur le lavoir trop bas. Elle ne connaîtrait pas tout ça, ni les jambes qui trahissent, et non plus les douleurs au ventre qui grondent crescendo, pour exploser bientôt en déchirements et lambeaux de survie. Et non plus la chaleur du petit corps qui s’agite enfin sur son propre corps et qui braille à n’en plus pouvoir, rouge et humide de vie.
Les enfants jouent dehors, bruns et blonds, joues rouges de vent et de soleil. Bientôt ils rentreront, se presseront autour de la grande table, et une fois dite la prière, ils jacasseront et s’agaceront les uns les autres, comme des chiots affamés se disputent le ventre de leur mère.
Et elle leur donnera son ventre.

X - Claire.

X
Claire.

La grosse marmite ronronne sur le feu.
Elle a peu dormi cette nuit. De grandes demi-lunes d’un brun virant sur le violet soulignent ses yeux, et son visage est effacé sous la fatigue. Depuis que son frère est rentré, tard dans la matinée au lieu du milieu de la nuit, comme d’habitude, elle s’est assise à la table de la cuisine, épluchant mécaniquement les pommes de terres qu'elle désœuille trop lentement. Tout à l'heure, elle battra les œufs ramassés ce matin dans la paille chaude du poulailler, alors le ventre tordu d’angoisse à l’attendre, et l'huile une fois crépitante, elle fera cuire un peu les pommes de terre avant de les mêler à l'omelette. Les pommes de terre qu’elle allait chercher, traversant la cour vers le cabanon, quand elle avait vu son frère déboucher du chemin, sa bicyclette brinquebalante au bout des bras, loin de presser le pas pour rentrer. Son panier avait mordu le sol, et elle avait vu tout de suite les yeux de son aîné. Ils lui avaient rappelé un lointain souvenir, ce vide immense et douloureux, l’absence de mots, et le silence partout autour, comme si même les oies et les chiens avaient compris.
Hier soir, lorsqu'il est parti, elle lui a souri dans le noir, lui envoyant un baiser léger, emprisonné entre ses doigts recourbés qu'elle n'a pas ouverts.
« - Celui là garde-le, je viendrai le chercher demain. »
Alors, elle l'a gardé.
Il est dans sa main, celle qui tient le couteau au manche de bois un peu blanchi par l'usure, et qui noircit au contact de la pelure tout juste rincée. Il est là, un peu glissant, un peu pégueux du jus que les pommes de terre laissent dans ses paumes et sur ses doigts, écrasé sur le manche effilé du couteau noirci. Son frère est dans la cour, elle l'entend couper du bois devant le cabanon où le père le range. La grosse scie tourne avec son bourdonnement habituel, et, à chaque fois qu'Alfred lui présente une bûche ou une branche, elle rugit et gémit, le fer luttant contre la résistance morte du bois qui se tranche dans un long cri strident.
Elle entend alors le bruit des morceaux de bois que son frère jette dans la brouette en fer, et qui s'assourdit au fur et à mesure que le tas grandit. Et lorsque le sifflement de rotation de la roue s'éteint, c'est celle de la brouette qui perturbe son silence par son grincement cahotant. Lorsque le père rentrera, il saura déjà, sûrement. Il s'attardera un instant dans la cour, avec son fils, après avoir rentré la charrue à bras. Elle entendra peut-être tout juste le bruit de leurs phrases brèves. Le père n'est pas un bavard, il ne dira rien en entrant. Il s'installera juste à la table en marmonnant l'habituel bonjour, avec sans doute moins d'entrain cependant. Peut-être l’embrassera-t-il sur le front, doucement. Ou peut-être même pas. Il s’assiéra à sa place devant la table, cognant son godillot sur le pied usé. Il sortira son canif de la poche et l'essuiera des deux revers sur la jambe de son pantalon, au niveau de la cuisse, dans un geste machinal et précis.
Il sera temps alors pour elle de servir le repas.

IX - Joseph.

Sa joue a dû coller à la terre humide.
Peut-être a-t-il pensé à sa course, qu’il a dû commencer dans les virages du Clos de Levain. Sans doute a-t-il traversé le champ d’oliviers du père Angelvin, contournant les arbres, la tête tassée entre ses épaules relevées. A-t-il glissé lorsqu’il a atteint la baragne que surplombe le chemin, s’est-il écroulé sur l’herbe humide, à travers les ronciers qui s’accrochaient à sa peau et à sa veste de velours épais ? Au bas des taillis, abîmé et déchiré, s’est-il arrêté pour respirer un instant, le cœur bondissant, entendant derrière lui les chiens qu’Ils n’avaient pas encore libérés de leurs laisses ? Avachi dans son trou, a-t-il senti ses sens enfler, décuplés par la peur qui coulait le long de ses tempes, se transformant en panique face à l’immense champ de blé qui s’étendait devant lui, miroitant presque sous la pleine lune qui l’éclairait autant que peut l’être la place du village un soir de quatorze juillet ? Il a bien dû trouver quelque part le ressort nécessaire pour la repousser, avant de repartir, à travers le blé déjà haut, courbé comme un bossu de foire de printemps, écrasé sur le sol par la lueur délatrice de la lune. La terre humide colle, en ce pays. Boueuse, elle s’est certainement accrochée à ses bottes, alourdissant chaque pas un peu plus que le précédent, ralentissant sa course silencieuse, faisant de chaque enjambée une victoire arrachée à la terre. Et cette pente à gravir, et au loin le chemin de Reybaud, son hangar de bois, et derrière, son salut dans une baragne qui cache une vieille citerne abandonnée, au fond de laquelle un tunnel avait été creusé pour aller chercher une hypothétique rivière souterraine qu’il n’a jamais trouvée. Tapi dans ce trou, Ils pourraient bien, alors, lâcher leurs chiens, personne ne le retrouverait. Au champ de blé abrupt en a peut-être succédé un autre, ou bien une étendue de sages lavandes rangées sur leurs droites lignes. Lui ouvrirent-elles un chemin large et dégagé, qui lui eut permis de prendre quelque vitesse, ou, plus sûrement, le ciel, contre lui cette nuit-là, les lui présenta-t-il en travers de sa route, drues et déjà hautes en cet humide mois de mai, dressant vers la lune leurs tiges rigides, que son pantalon de toile raide allait devoir enjamber ? Quelle allure avait-il alors pour ses poursuivants, uniques témoins de son pathétique courage qui le faisait s’arracher du sol mètre après mètre, pour retomber à chaque fois dans les cailloux traîtres qui guettaient le faux pas entre deux plantes que, serpe à la main, il avait si souvent scalpées. Le chemin l’avait peut-être accueilli d’un bruissement des feuilles du chêne qui le bordait, et malgré l’air qui devait lui brûler à chaque bouffée un peu plus la gorge et la poitrine, malgré le goût du sang qui n’avait pas dû manquer de monter à sa bouche, malgré enfin la douleur qui devait paralyser ses jambes et le sang qui devait battre ses tempes, ne s’était-il pas senti pousser des ailes, à voir la terre plane et dure du chemin, et, de l’autre côté, les ronces protectrices de la haie où la vieille citerne attendait de l’accueillir ? À quoi a-t-il donc pensé, ses sens se sont-ils emmêlés, entraînant les pensées, les paroles et les bruits ? A-t-il de nouveau entendu la voix lointaine et presque oubliée de son père, au matin des labours, qui venait le sortir des draps chauds pour le traîner dans le froid brûlant des aubes automnales, ou peut-être celle de la mère, inquiète, qui viendrait le réveiller, ce matin, dans la chambre vide, espérant encore ne l’avoir pas entendu rentrer... « Joseph, lève-toi... » Aura-t-elle seulement dormi, cette nuit-là, devant le poêle où mourraient les braises, indéfiniment ? Oui, sans doute, en une fugace seconde, Joseph aura repensé à tout ça, et à d’autres choses encore, sûrement, en voyant apparaître de l’autre côté du chemin, derrière l’ombre muette du chêne, le casque de métal gris se détachant sur le ciel clair. Quelle fut alors sa pensée, à quelques mètres du but, au bruit étonnant qui fit éclater le silence ?

VIII - Joseph, Claire.

Il a pris sa main presque par hasard.
Comme ça, sans s'arrêter de parler, les yeux accrochés aux siens, le bleu engloutissant le bleu, son regard sans frontière emprisonnant ses yeux à elle, de ce regard affamé, gourmandise insatiable de vie, sans pourtant trop savoir par quel bout commencer à la dévorer… A le regarder dans les yeux, elle ne voyait toujours que plus loin.
Mais il a l’air si sûr de lui, pourrait-elle seulement imaginer combien son ventre contracté remonte dans sa bouche, faisant insupportablement trembler sa lèvre supérieure, entamant le contrôle qu’il croyait avoir sur lui-même, fixant ses yeux pour ne pas regarder sa bouche, puis le front pour ignorer les yeux, si brillants, si bleus... Il les voit bien, ses yeux, aller de l’un à l’autre des siens, et le visage si proche, avide, qui boit ses mots. Il veut continuer à parler, parce que la nuit tombe doucement en allongeant les ombres, parce qu’il fait encore très chaud et que la moiteur de la journée fait place à un peu de fraîcheur, parce que la longue mèche échappée de son chignon descend en boucle le long de son oreille, affleurant le cou, pour se perdre loin dans l’encolure de sa chemise ouverte où il ne doit pas regarder, parce qu’il sent sa gorge rétrécir de plus en plus et qu’il sait bien qu’ils devraient rentrer.
Sa peau brille un peu des dernières chaleurs du jour qui ont laissé aux premières lueurs de la pleine lune de fines traces humides où poser leurs rayons. Sa tête lui martèle de mettre de l’espace entre son odeur d’hydromel, gagnée à toute la journée curer des plaques de miel des ruches, au soleil, et ses nerfs à lui, tous bien éveillés, dans l’attente tendue du goût, du toucher, du bruit que ferait sa paume sur ses cheveux, de l’odeur qu’elle aurait, plus près, et de ce que lui dirait sa peau, lorsqu’elle serait à portée de ses lèvres. Sa gourmandise grandit, si terriblement, et l’ombre qui se répand réduit tant l’espace tout autour.
Comme il a pris sa main presque par hasard, presque par hasard aussi il prendra sa bouche, le baiser attendu et langui. Et, presque par hasard, elle le laissera faire.
Il la raccompagnera, plus tard, bien plus tard, mangeant sa bouche à chaque pas, ondulant plutôt que marchant sur le chemin poussiéreux, la tenant par la taille la main les épaules à la fois, manquant de bras pour l’enlacer suffisamment. Elle le repoussera, un peu. Et lorsqu’ils arriveront près de la ferme, bien trop tôt de toute façon, ils se repousseront dans un froissement de tissus et de mots. Ils se resserreront pour se lâcher à nouveau, dans une danse ridicule de regards mielleux, de mots doucereux et stupides, qui échappent plus qu’on ne les prononce vraiment. Il dormira tard, ce soir. S’il dort. Le sourire aux lèvres, le regard brillant sous ses paupières closes.

VIII - Joseph, Claire.

VIII
Joseph, Claire.

Il a pris sa main presque par hasard.
Comme ça, sans s'arrêter de parler, les yeux accrochés aux siens, le bleu engloutissant le bleu, son regard sans frontière emprisonnant ses yeux à elle, de ce regard affamé, gourmandise insatiable de vie, sans pourtant trop savoir par quel bout commencer à la dévorer… A le regarder dans les yeux, elle ne voyait toujours que plus loin.
Mais il a l’air si sûr de lui, pourrait-elle seulement imaginer combien son ventre contracté remonte dans sa bouche, faisant insupportablement trembler sa lèvre supérieure, entamant le contrôle qu’il croyait avoir sur lui-même, fixant ses yeux pour ne pas regarder sa bouche, puis le front pour ignorer les yeux, si brillants, si bleus... Il les voit bien, ses yeux, aller de l’un à l’autre des siens, et le visage si proche, avide, qui boit ses mots. Il veut continuer à parler, parce que la nuit tombe doucement en allongeant les ombres, parce qu’il fait encore très chaud et que la moiteur de la journée fait place à un peu de fraîcheur, parce que la longue mèche échappée de son chignon descend en boucle le long de son oreille, affleurant le cou, pour se perdre loin dans l’encolure de sa chemise ouverte où il ne doit pas regarder, parce qu’il sent sa gorge rétrécir de plus en plus et qu’il sait bien qu’ils devraient rentrer.
Sa peau brille un peu des dernières chaleurs du jour qui ont laissé aux premières lueurs de la pleine lune de fines traces humides où poser leurs rayons. Sa tête lui martèle de mettre de l’espace entre son odeur d’hydromel, gagnée à toute la journée curer des plaques de miel des ruches, au soleil, et ses nerfs à lui, tous bien éveillés, dans l’attente tendue du goût, du toucher, du bruit que ferait sa paume sur ses cheveux, de l’odeur qu’elle aurait, plus près, et de ce que lui dirait sa peau, lorsqu’elle serait à portée de ses lèvres. Sa gourmandise grandit, si terriblement, et l’ombre qui se répand réduit tant l’espace tout autour.
Comme il a pris sa main presque par hasard, presque par hasard aussi il prendra sa bouche, le baiser attendu et langui. Et, presque par hasard, elle le laissera faire.
Il la raccompagnera, plus tard, bien plus tard, mangeant sa bouche à chaque pas, ondulant plutôt que marchant sur le chemin poussiéreux, la tenant par la taille la main les épaules à la fois, manquant de bras pour l’enlacer suffisamment. Elle le repoussera, un peu. Et lorsqu’ils arriveront près de la ferme, bien trop tôt de toute façon, ils se repousseront dans un froissement de tissus et de mots. Ils se resserreront pour se lâcher à nouveau, dans une danse ridicule de regards mielleux, de mots doucereux et stupides, qui échappent plus qu’on ne les prononce vraiment. Il dormira tard, ce soir. S’il dort. Le sourire aux lèvres, le regard brillant sous ses paupières closes.

VII - Joseph, la nuque.

Elle est assise quatre bancs devant lui.
Il voit sa nuque, penchée sagement sur son cahier, le bout de la plume grattant la peau juste en dessous de l’oreille. Le problème de mathématique est écrit trois mètres devant elle, mais à chaque fois qu’il tente de le lire, son regard ne va pas au-delà de l’indécent chignon. Ils ont fait chemin ensemble ce matin, avec Fine et Alfred, et la flopée de mioches indésirables qui sautillaient autour. Il aime lui parler, elle a la voix douce. Elle ne parle pas beaucoup, toujours grave, avec cette sorte de voile sur le regard quand les autres s’emballent dans une course à gagner pour qui ira le plus vite. Comme elle marche plus lentement, alors il adapte son pas, pour rester en arrière, seul avec elle. Il passe son temps à s’occuper la bouche, à essayer de la faire rire, souvent si bêtement que même des heures plus tard, il peut encore rougir de sa stupidité. Alfred le regarde souvent d’un drôle d’air. Il sait. Il doit sans doute se demander pourquoi celle-là, qu’est estropiée, plutôt que l’autre goutte d’eau, si fraîche et si pimpante, qui gambade librement, et si joyeusement aussi. Ils n’habitent qu’à un vallon de distance, alors, puisque le petit chemin qui serpente jusqu'à l’école passe devant la sienne, Alfred et ses sœurs les attendaient tous les matins depuis qu’ils étaient tout petits. C’est son ami, même s’il est plus vieux. Ils se comprennent étrangement, parfois un seul regard croisé suffit pour qu’ils agissent en complément, surtout dans les moments les plus difficiles. Quand il avait eu à affronter la vilaine lettre, le vilain regard de sa mère, et la vilaine sensation, Alfred ne lui avait rien dit. Ce matin-là, il avait juste pris lui-même le plus petit par la main, et il était passé devant, sans un mot ni même un bonjour. Il avait bien compris, à sa tête, que ce jour n’avait rien de bon.
Une fois, alors que Claire l’avait traité de gamin parce qu’il venait de lui asséner une énième moquerie stupide, il s’était rebiffé, levant vers elle un regard piqué, les joues cramoisies sur une peau blafarde. Non, je ne suis pas un gamin. Mais j’ai le droit de faire comme si.
Elle n’avait plus jamais osé, sans doute avait-elle compris, plus que bien, ce qu’il avait voulu dire, sauf qu’elle, elle se permettait peu de faire comme si. Peut-être ne trouvait-elle seulement pas le moyen d’y parvenir, avec sa hanche tordue et l’exemple sans cesse sous les yeux de ce qu’elle pourrait être sans ce maudit escalier, ce maudit lacet défait, et ce maudit docteur qui n’y avait rien pu faire.
Quand elle est assise, comme ça, quatre bancs devant lui, il est plus rassuré. Elle ne peut pas le voir la regarder, l’épier, l’examiner. Le col de sa chemise est un peu élimé, il y a deux fils entremêlés qui s’échappent de la couture et viennent jouer sur la nuque comme deux étonnants cheveux verts presque invisibles.
Il connaît tout des moindres détails du dos de ses vêtements. C’est son privilège à lui de voir tout ce que les autres sans doute ne remarquent même pas. Lorsque le maître l’interroge, elle a la manie de tirer du bout des doigts sur sa manche, le pouce rentré à l’intérieur, alors qu’elle cherche la réponse. Lorsqu’elle écrit au tableau ou en efface la craie avec le chiffon de feutre, son bras gauche se replie dans le dos, la main calée au creux des reins, le torse bombé, la jambe gauche légèrement décollée du sol, pour se tenir bien droite. Il sait aussi comment elle se débrouille pour traîner moins la patte, parce qu’il la voit, parfois, s’oublier un instant et se reprendre aussitôt.
Le problème de mathématique ne se résout toujours pas, pendant qu’il mordille son crayon en rêvant doucement, les yeux perdus dans les vagues souples de son chignon. Elle s’est retournée, comme si son aguet lui piquait la peau là où il la regarde. Il a vite baissé les yeux, mine de rien, mine d’être en train de la regarder sans qu’elle le sache. Elle a eu une mine, elle-aussi, une moue de sourire, avant de se replonger dans les trains et leurs horaires infernaux.
Encore une fois, elle va bien résoudre son problème, elle sera bien notée et ne comprendra pas qu’il n’en ait fait que la moitié. Elle lui dira qu’il aurai dû travailler au lieu de bailler aux corneilles, et encore une fois il passera pour un peu trop paresseux ou nonchalant. Il sait déjà ce qu’elle va lui dire sur le chemin du retour, et qu’il s’en sortira par une pirouette sans doute bancale. Comme il sait qu’un jour, il la raccompagnera enfin seul, il ne sait ni quand ni comment cela sera possible, mais il sait que ce jour-là, il occupera sa bouche bien autrement. Il sait que ce jour-là, il sera sérieux, comme jamais il ne pourra l’être plus, et aussi qu’il lui volera un baiser, si elle ne le lui donne pas. Et surtout, il est persuadé qu’il n’aura pas à le voler.

VI - La mère, Joseph, la lettre.

Il fait chaud dans la cuisine.
Le jour est tout juste levé, la brume couvrant encore, dans le pré, l'herbe que le froid y a blanchi, et les arbres plumés qui au delà de la barrière de bois, ferment l'horizon. La lumière dehors est un peu opaque comme si les vitres étaient constamment embuées.
Les garçons terminent de s'emmitoufler dans leurs vestes de laine épaisse, l'écharpe autour de la tête, le béret par dessus, la mère aidant les deux petits à caler des feuilles de journaux sur leurs poitrines pour que le vent glacé ne vienne pas leur prendre les bronches.
Joseph tient la lampe à pétrole. Il est le plus grand. C'est lui qui passe devant pour traverser la cour jusqu'à l'étable et qui une fois arrivé s'occupe des plus lourdes corvées. Sa sœur ne l'aide pas aujourd'hui, la mère en a besoin dans la maison. Il faut balayer avant de partir à l'école, et si elle met aussi le repas en train, ce sera toujours ça de gagné : la mère pourra travailler son champ tranquillement dès leur départ pour le village. Les yeux fuient le manteau de la cheminée, et les deux lampes à mèches qui encerclent le portrait en pied du grand-père, Félicien, celui qui est venu de la ville quand tous au village y partaient, et qui trône en photographie, fièrement dressé, torse bombé, en patriarche déjà blanc et sévère dans son habit ajusté.
Mangeant les pieds du vieux de son blanc sali et jaunâtre, la lettre est toujours là. Elle coupe les jambes de l'ancêtre, qui, de son regard réprobateur, à chaque coup d'œil, accuse l'apparente légèreté de la famille de son fils, qui l'ampute avec désinvolture.
Mais la lettre n'a pas bougé.
Elle n'a pas été ouverte.
Une ou deux fois, Joseph a failli poser la question. Mais il l'a gardée dans la boule coincée quelque part entre ses côtes et le bas de la gorge, là où, lorsqu'il court après les petits qui rient aux éclats en se dispersant, il sent si fort battre son cœur. Il a croisé le regard de sa mère. Il a vu ses yeux à elle aussi fuir la cheminée, et lorsqu'il a fallu allumer une lampe, c'est dans l'appentis qu'elle est allée la chercher. Alors, la lettre devient énorme, boursouflée, le papier écru semble marron, le tampon, dessus, bave ses lettres bleues délavées et fatiguées, l'adresse inerte semble incrustée, les déliés et les courbes enchevêtrés, emmêlés, mélangés. Il la voit presque vivante, un animal malfaisant caché à l'intérieur, maîtrisant sa respiration comme au jeu de cache-cache, quand caché derrière un simple rideau, Joseph contrôle la sienne en priant que sa sœur ne tire pas sur le tissu. On fait des prières pour bien peu de choses…
Mais là, il n'ose même pas prier, puisqu'il ne peut même pas simplement penser à ce qu'il craint, à cette bête dans l'enveloppe laide et rêche de la cheminée. Il n'y a rien d'autre à faire qu'attendre, attendre que Maman se décide à y jeter un œil, attendre qu'elle en détache le regard et qu'elle lève la tête pour y lire… quoi, la joie, la détresse, l'indifférence d'une femme qui savait bien avant d'avoir ouvert l'enveloppe, et qui s'y était courageusement résignée, choisissant d'être forte pour ses nouveaux orphelins. Avant de sortir dans le froid qui brûle les lèvres, Joseph a fixé une dernière fois le carré de papier sur la cheminée. Et tandis qu'il en détournait le regard, il a croisé les yeux de sa mère. Alors, maintenant, enveloppe ouverte ou pas, il sait.
Pour la première fois, en refermant la porte de bois derrière le petit dernier, il se sent écrasé par l'amour qu'il porte aux plus jeunes.
Et c’est tant mieux, au fond.
Il va falloir s’en occuper.

V - Claire, la poupée.

Il y a une grosse poupée à côté d’elle.
Une de ces demoiselles bien habillées, coquettes comme des princesses, devant lesquelles elle s’arrête si souvent, à Manosque, dans la vitrine décorée de jolis tissus imprimés, de porcelaines fines et ouvragées, de boîtes à musiques marquetées et ciselées aux petits miroirs chantants, de dentelles infinies qui sculptent la lumière et les fines particules de soleil qui dansent dedans, avidement, à chaque fois et où elle s’invente un jeu de fille pauvre, où la belle poupée sort de la vitrine pour devenir son jouet, où elle l’habille la déshabille incessamment, où elle lui invente un prénom. Aujourd’hui, une de ces poupée est sortie de la vitrine, mais elle ne l’a pas vue. Elle est posée à côté d’elle et il paraît qu’elle est à elle.
Papa l’a ramenée ce matin, en revenant du marché. Elle a bien vu, quand il est allé dételer la charrette, le gros paquet marron avec son ruban bleu qu’il sortait de l’arrière de la carriole, avant les gros sacs de grain vides. Et, quand il est rentré dans la cuisine, la bouche pincée pour ne pas sourire, lèvres serrées et moue de gamin espiègle, elle a bien vu ses yeux brillants où dansaient des surprises. Fine aussi a fait bien des manières mystérieuses en suivant père et paquet dans la soupente qui jouxte la cuisine.
Elle est allée au marché avec papa ce matin, c’est leur anniversaire.
Son cadeau à elle est beaucoup moins inhabituel, et plus économique, ce sont de jolis rubans roux que Maman coudra sur sa nouvelle robe, sur le revers de l’ourlet et aux poignets, et tout un grand paquet de sucreries. Claire n’a pas eu de sucreries, elle, mais elle a eu la poupée. Depuis l’instant où elle a ouvert le paquet, elle ne la quitte plus. Elles sont toutes les deux assises dans le gros fauteuil, immobilisées sur le gros coussin moelleux que maman a descendu de sa chambre la semaine dernière.
Alfred aide fine à débarrasser la table des assiettes et des couverts sales. Il va même l’aider à faire la vaisselle aujourd’hui, pendant que Claire, assise, les regarde. Normalement, il ne le fait pas, c’est à elle d’aider sa sœur, mais depuis quelques temps, des choses comme la poupée ou la corvée de vaisselle d’Alfred arrivent de plus en plus souvent. Depuis qu’elle est tombée.
C’est tellement stupide, un lacet mal fait et une marche d’escalier qu’on sait un peu glissante mais qu’on oublie si facilement. N’est-ce pas surprenant, vraiment, ce pied qui coince le lacet, et l’autre qui glisse au même moment ? Quand le docteur est parti, maman a jeté les chaussures en s’essuyant les joues des deux mains, et papa n’a rien fait, lui. Il était en bas des escaliers, les mains fourrées, poings fermés, dans les poches du pantalon dont elle avait elle-même cousu les ourlets. Parce que la couture aussi, Claire sait faire. Elle sait faire beaucoup de choses des travaux ménagers. Elle s’applique bien dans ses tâches de femme, en attendant d’en être une et de les faire pour son mari et ses enfants à elle, qui seront sûrement aussi beaux que sa poupée, c’est certain.
Non, vraiment, elle avait manqué de chance. Elle était partie en arrière, basculant de tout son poids et de celui des draps à laver qu’elle était en train de descendre. Assurément, c’était manquer de veine, à ce point là. Elle s’était juste arrêtée pour attendre Fine, son pied droit avait rejoint le gauche sur la marche, et elle avait chaviré. Cela avait fait un grand bruit, et elle avait rebondi, sans même lâcher les draps, jusqu’en bas sur les fesses. Ou juste un peu plus haut que les fesses.
Fine s’était esclaffée, pleurant presque de rire, secouée de spasmes, quand elle l’avait rejointe, ramassant le long des marches deux taies qui s’étaient malgré tout échappées du baluchon qu’elle avait serré comme pour s’y cramponner, s’arrêtant en chemin, pliée en deux, ses poumons laissant tout juste passer entre deux hoquets l’air nécessaire pour qu’elle n’étouffe pas. Maman, penchée sur la rampe, sa tête seule dépassant au dessus du vide, l’avait tancée un peu, avant de s’interrompre aussi net que les gloussements de sa fille se figeaient dans l’air, au moment où Claire s’était mise à l’appeler, les yeux levés vers elle, son petit visage très pâle, soudain, presque aussi blanc que le visage de porcelaine de la poupée, si pâle qu’elle en semblait décolorée, si pâle que son visage bientôt se confondrait avec les draps et que ses yeux et sa bouche ne seraient plus que des petites taches sombres de saleté. Et elle avait lâché les draps qu’elle-même portait, le plus gros paquet et le plus lourd, pour voler jusqu’en bas, sautant au dessus des marches plutôt que marchant dessus, cramponnée à la rampe qui avait grincé sa douleur sous l’effort qu’on lui imposait.
Claire était restée comme elle avait atterri. Assise stupidement sur ses fesses douloureuses, le dos bêtement à moitié coincé sur la dernière contre-marche, une jambe repliée devant elle, et l’autre bizarrement courbée, le pied tordu dans un angle impossible. Il y était resté jusqu'à ce que Maman et Fine trouvent le moyen de la prendre en poids sans trop la remuer, pour la porter jusque sur le fauteuil sur lequel elle est assise à présent.
C’est bête, à une semaine près, elles auraient été à l’école, à cette heure-là.
Elle n’avait presque pas pleuré, sur le coup, et maman lui avait dit que c’était sans doute parce qu’elle avait dû se cogner la tête. En fait, elle n’avait pas eu si mal que ça, sur le moment. C’est quand elle s’était appuyée sur les bras pour se relever qu’elle avait senti. Ce n’était pas son pied qui lui faisait mal, non, c’était bien plus haut que ça. La foudre était venue de la fesse, enfin, juste un peu plus haut. Ses bras s’étaient tendus sur les points, elle avait appuyé un peu sur la jambe pour prendre appui, et la douleur l’avait déchirée en deux, coupant le souffle avec une fulgurance nette, remontant d’une vague unique jusque dans la nuque, comme un long frisson instantané.
Elle était restée couchée pendant toute une quinzaine, puis encore une, et encore une, et après, elle en avait perdu le compte. L’école avait repris, puis s’était arrêtée, puis avait repris. Le soleil se levait, il montait dans le ciel, redescendait, et Claire était toujours là, à regarder par la fenêtre les feuilles du platane s’agiter et dessiner sur le mur de sa chambre de formidables et interminables histoires aux monstres improbables et aux princesses prisonnières de leur tour. Elle avait lu des histoires aussi, puis dessiné beaucoup avec une jolie boîte de crayons de couleurs que l’institutrice était venue lui apporter. Elle s’ennuyait moins à présent que le docteur avait dit qu’elle pouvait se lever, et Papa lui avait taillé une belle canne dans une branche de chêne. Elle ne pouvait pas encore bien s’en servir, mais bientôt, son bâton lui permettrait même de reprendre l’école. Papa l’accompagnerait, au début. Et après… on verrait.
Alfred et Fine auront bientôt fini la vaisselle, et enfin elles pourront jouer avec la poupée qu’elle a promis de lui prêter un peu, dès qu’elle a découvert, époustouflée, ahurie, sous le papier d’emballage brun le tissus le plus fin qu’elle ait jamais vu sur une poupée, la dentelle la plus merveilleusement travaillée et le visage le plus finement peint qu’il lui ait été donné de voir. Elle s’est retournée, les yeux pétillants et interdits, vers sa jumelle complice de son admiration devant la vitrine du bazar, et des jeux de fille pauvre devant les demoiselles aux belles robes. Elle a le même regard, Fine, sauf qu’il n’est pas ahuri, ni interdit, ni stupéfait. Il irradie de tendresse, ses grands yeux dégoulinants de tout l’amour qu’elle lui donne.
C’est vraiment un très joli cadeau.
Un cadeau exceptionnel, même, que papa a dû payer bien cher, qu’il a dû y passer plusieurs mois d’économies. Que c’est sûrement pour cela que dans son coin, elle voit ses yeux briller de petits éclairs de lumière qu’il chasse de son gros doigt avant de se pincer discrètement le nez, presque dans le même geste.
Oui, c’est vraiment un très joli cadeau.
Claire se dit que c’est son plus joli anniversaire. Oui, vraiment.

samedi 17 mai 2008

IV - La mère, la terre, l’absence.

La terre colle à ses chaussures.
Chaque pas pèse plus, chaque geste lui est plus raide. Le cheval devant lutte aussi obstinément contre cette pègue, pour tirer en avant l’harnachement qui le retient puissamment en arrière. Mais la silhouette qui pousse le soc, à un mètre de sa queue, veut valoir son homme. Pour l’aider, elle pousse en crachant son haleine, suant et ahanant, entêtée contre le froid, la terre et les pierres, les manches de bois calés contre le haut du torse, ruant de toutes ses forces contre le sol qui s’agrippe au fer de la charrue.
Elle console son dos douloureux en regardant la quinzaine de mètres qui la séparent du bout du champ, de cette insignifiante parcelle qu’elle a décidé de travailler, et les sillons hésitants et hasardeux qu’elle a déjà tracé dans la colle.
Le vent ne l’aide pas, balayant ses jupes pourtant lourdes et épaisses, tentant de la coucher sur l’herbe drue qu’elle retourne péniblement. Il s’engouffre au bout du vallon, en suit le goulet, à peine freiné par les arbres qui bordent le débaoù où récoltes finies on viendra jeter l’inutile, avec le fumier des lapins et la paille souillée des chevaux, pour le répandre en précieux humus aux pieds des oliviers quand en arrivera le temps, et vient gonfler sa robe, libérer ses cheveux qui se collent au visage claquent au vent, s’emmêlent devant ses yeux de minuscules nœuds qu’il faudra ce soir longuement démêler quand, les enfants soigneusement bordés et couchés, elle calera la bûche au fond de l’âtre et se dévêtira enfin devant la chaleur réconfortante de l’immense cheminée, au coin de laquelle fumera sa tasse de tilleul, apaisante tisane de la nuit, et qu’elle boira un peu refroidie avant de passer à son tour les braises entre les draps gelés comme de l’eau tout juste puisée. Jambes lourdes, reins douloureux, des bleus foncés, virant vers ces couleurs mêlées qui font mal, de chaque côté du torse là où le bois, ce matin lui écrase la peau.
Elle massera doucement ses bras, sous la manche de la chemise, presque machinalement, malgré tout heureuse que ces marques témoignent du travail accompli. Ils auront des légumes, au moins et, en pensant à la place vide à côté d’elle dans le lit, au travail qu’il n’accomplira pas demain et qu’elle devra encore ajouter au sien, elle se dira qu’il n’aura pas à rougir, qu’il pourra la serrer, l’embrasser sur le front, arrimés l’un à l’autre sur le bout du champ, enfin tranquilles et réunis. En poussant sur son bois, en pesant sur la terre, la tranchant, lui ouvrant les entrailles pour remonter à l’air celle humide prête à recevoir les semences, en s’épuisant de rudes travaux, pestant contre la bête qui ne tire pas assez et la terre qui s’accroche trop, au moins n’aura -t- elle pas le temps de penser à ce vide à côté d’elle, qui veille et la suit, à cette crainte, immense comme sa fatigue, de ne jamais lire la fierté dans son regard, à cette lettre qui n’arrive pas, à ces nouvelles, qui tardent bien trop. En hurlant contre la bête, dans le vent qui rend muet le moindre de ses cris, au moins ces pensées noires ne la suivent-elle pas, au milieu du champ traître et humide qui colle à ses chaussures.
Elle s’endormira lourdement ce soir, aidée par l’infusion et la fatigue, luttant avec un peu plus de renoncement contre ses démons noirs, espérant la lettre tout autant qu’elle redoute de la recevoir. Elle dormira sans rêves, sera surprise d’être éveillée si tôt et d’arriver encore à se lever, lorsque les petits réclameront leur pitance. Et elle recommencera, mêmes gestes, mêmes rituels, mêmes fatigues. Elle ne cessera demain, le jour d’après, et celui qui suivra. Sans cesse épuisée, sans cesse au bord du gouffre qui englouti les derniers remparts de la raison, ce trou noir confortable et terrible qui la tente tant, chaque fois que le pied englué dans une bourbe, elle gémit, le cœur à l’à-pic de ses paupières, prêt à chavirer sur ses joues en sillons brûlants et aussitôt secs de froid et de vent. Ce cœur si présent qu’il remonte dans la gorge et la rétrécie au point de penser qu’elle va se fermer, ce cœur si énorme qu’il repousse dans sa poitrine tout ce qu’il n’est pas et chasse les poumons, inutiles à sa peine. Elle est celle qui marche tête haute pendant que ses enfants la baissent, toujours pleins de crainte et de douceur, comme s’ils ignoraient qu’une mère sait tout, sent tout, garde tout, comme s’ils ignoraient qu’elle sait qu’ils attendent eux aussi, avec elle, la maudite lettre qu’ils ne veulent pas imaginer d’une autre plume que de la sienne.
Alors elle s’étend, l’oreille à leurs bruits de nuit, la main sur ce qui devrait être son torse, les bras lourds, les jambes engourdies de tant de confort quand étendues sous l’édredon de plumes elles sentent la légèreté incroyable qui s’oppose tant aux dures taches qu’on leur impose du point du jour jusqu’à la couverture de boutis fleuri. Combien de temps encore va-t-elle tenir, les mains sur les hanches, les hanches brisées, le gouffre à côté d’elle qui la guette et l’appelle sans cesse de ses roucoulements séduisant, du désespoir vil et malin qui voudrait qu’elle abdique et s’écroule enfin, larmes en vagues, abandonnant ses enfants aux bonnes âmes, ses terres à qui les voudra, et son cœur si vaillant au plus doux des délires. Non, elle ne flanchera pas. Si elle ne doit plus avoir que cette mission là, en attendant la lettre ou le retour ou seulement même un espoir de la lettre ou un espoir du retour, ce sera celle-là, repousser seulement une idée, que peut-être il n’y aura pas de lettre, ou peut-être pas de retour, ou peut-être encore, ni de lettre ni de retour. Alors encore, au fond d’elle, cette pensée terrible tapie affleure. S’il ne doit pas revenir qu’il ait au moins écrit.
La même pensée, qui s’accroche à son esprit comme cette boue pesante qui s’accroche à ses chaussures, comme chaque soir depuis ce départ sans au revoir ni promesses, comme chaque jour de peine. Cette pensée qu’elle oublie dans le soc de la charrue et sur l’encolure de sa bête. Cette pensée qui a disparu aujourd’hui dans le débaoù avec les grosses pierre sorties du champ. Disparue aujourd’hui.
Comme hier, d’ailleurs, et comme demain. Sûrement.
III - Alfred, Joseph, le jeu.

Il est blotti dans son coin.
Haletant, la branche de bois taillée amoureusement et polie longuement, serrée contre sa poitrine entre ses bras qui l’étreignent, plaqué au plus profond de la paroi de brindilles qu’il lui est possible de l’être. Il entend les pas prudents, de l’autre côté de la paroi, le frottement de l’entrejambe et le bruit que fait la veste de toile en frôlant les tiges sèches qui montent de la terre.
Il va bondir pour lui couper la route, mais pas trop tôt, pour qu’il ne puisse se mettre à couvert. Tout est dans le moment, l’instant précis qui va être déterminant. Ni trop tôt ni trop tard. Trop tard, c’est lui qui aurait le dessus et alors, fini la comédie… son cœur bat si fort qu’il masque les bruits du dehors, le vent qui souffle fort et tente d’arracher le toit à chaque rafale, dans un grincement discret des crochets de métal qui retiennent le drap.
C’est leur jeu préféré, sans doute parce qu’il ne dure pas très longtemps. Le père va bientôt débarrasser le tas, et l’odeur familière de la tige de lavande distillée ne sera plus qu’un bon souvenir. Comme chaque année, ils ont demandé l’autorisation, et comme chaque année, ils l’ont obtenue, à condition qu’ils n’éparpillent pas tout partout.
Le plus agréable, c’est que le tas est hors de la cour, à l’abri des regards, de l’autre côté de la grange. Alors ils y font ce qu’ils veulent, et cette année, ils se sont surpassés. Ils y pensaient déjà alors qu’ils aidaient à ramasser la lavande, piquant les bottes liées du bout de la fourche pour les lancer sur la remorque qui les mènerait à la distillerie. Ils avaient commencé, dès lors, à récolter des branches, à quémander des vieux draps, toujours leur idée en tête, le plan tout établi, déterminé jusqu’au moindre détail.
Ils s’y étaient mis dès que possible, et le résultat est exceptionnel. Une vraie cabane de brindilles, planquée au milieu de trois autres tas, avec une vraie entrée protégée par un petit tunnel, de hautes parois étayées de bois, une petite tour dans laquelle ils peuvent grimper pour de bon, et une pièce entière recouverte du drap, camouflée soigneusement sous les brindilles pour qu’on ne la soupçonne pas. Tout cela, invisible. C’est comme un secret énorme, exposé aux yeux de tous mais que personne ne perce à jour. Vu de là, ce sont des tas, des résidus de lavande distillée que l’on va brûler sous peu, et qu’on traîne un peu à débarrasser.
C’est leur repaire.
Le lieu de tous les jeux.
Leur château fort magique.
Les pas se rapprochent, et son cœur s’emballe.
Son fort est imprenable. Sauf si Joseph parvient à se glisser dans le tunnel. C’est le seul accès, et les règles du jeu sont formelles. Les pas se sont arrêtés, il doit être juste derrière, son arme braquée, prudemment et solidement à ses mains cramponnées. Il y a ce satané vent qui brouille les pistes, masquant bien trop de bruits, et le sifflement qu’il émet par moment en passant sur le fort. S’il sort trop tôt de sa cachette, il est fait, c’est la règle. Mais s’il ne sort pas assez vite, c’est l’assaillant qui va surgir devant lui, menaçant, arme au poing, vainqueur triomphant et arrogant. Il est fort à ce jeu-là. Il gagne presque toujours. Parce qu’il n’a pas peur. C’est idiot, d’avoir peur, ce n’est qu’un jeu, mais c’est un jeu parfois effrayant tant ils y croient. Joseph n’est plus Joseph, dans ces moments-là, comme il sait que lui-même n’est plus pour son ami qu’un adversaire, aussi. Ils jouent et rejouent leurs vies à chaque fois pour de vrai. Du moment où ils commencent.
« -- On dirait que tu es l’ennemi, et que tu dois prendre le fort. »
Les mots ont une grande force. L’ennemi est l’ennemi. Alors, c’est pour de vrai, sauf que Joseph ne flanche jamais. Il n’a peur de rien. Et même s’il a peur, il arrive à faire ce qu’il doit malgré tout. C’est ça qui le rend fort. Même s’il s’agit de grimper dans le plus haut des arbres, ou d’affronter le plus costaud des grands du village, il garde toujours la tête froide. Il réfléchit, il calcule, plus vite que n’importe qui, et il a le bon réflexe au bon moment. Quand on s’attend à quelque chose, il fait l’inverse. Ou pas, parce que justement, il sait qu’on s’attend à ce qu’il le fasse. Joseph, c’est le gars qui trouve toujours une solution.
C’est le héros idéal de tous les livres d’aventures qu’il aimerait bien lire quand il les voit sur les étagères de la petite bibliothèque de l’école. Mais les livres c’est pour les filles. Joseph, il ne lit pas, lui. Mais il est comme les héros, il le sait.
Et c’est son ami.
Et il est derrière la paroi de brindilles, à droite, ou à gauche, en fait, qui peut savoir ?
Alors Alfred surveille les deux côtés, sens aux aguets, parce qu’il en a assez de sursauter quand il se retrouve soudain nez à nez avec le bâton brandi.
Un bruit a retenti derrière. Il sourit. Le petit malin a jeté une pierre à droite pour faire croire qu’il est là. Il bondit, arme au poing, tout en bloc tourné à gauche pour ne lui laisser aucune chance.
« -- Pan, t’es mort ! »
Joseph est derrière lui, le sourire goguenard, un énorme caillou gris à ses pieds.
I
Alfred, son père, la chasse.

Seul règne le bruit de frottement de leurs pantalons.
Il met ses propres pas dans les traces, beaucoup plus grandes, laissées par son père dans la terre poussiéreuse et craquante qui sépare les rangées de lavandes décapitées, qu’il n’a pas trop de mal à enjamber malgré les courtes tiges qui le portent . Il ne dresse que peu les yeux du sol, exclusivement pour regarder le dos ample, où le renfort de tissu vert fait une bande solide là où la bretelle du fusil s’accroche à l’épaule au-dessus de laquelle la mire indiscrète fait des clins d’œils au soleil à chaque fois que l’homme enjambe un rang de plantes. Elle ne devrait pas briller, pourtant, mais malgré le soin quotidien qui lui est apporté, l’arme à la crosse gravée d’arbres et de setters à l’arrêt est usée. Chaque soir qui suit un tir ou une marche sous la bruine, le fusil est démonté, curé, nettoyé avec ces longues tiges de métal au bout desquelles cure-pipe en fer ou chiffon doux se vissent avec facilité, explorant les entrailles du canon, traquant la moindre aspérité, la moindre tache de rouille. À son âge, Alfred n’a pas encore eu l’autorisation de le faire, et il doit se contenter d’observer le ballet dansé par les bras de son père, et celui de ses doigts agiles et expérimentés, à la lueur orange de la lampe à pétrole. Il participe parfois aux pratiques magiques du paternel, lorsque celui-ci se penche sur les petits sacs de plombs, les étuis cartonnés de cartouches vides et les doses tremblantes de poudre noire, soigneusement pesées sur la petite balance brillante. Il lui tend alors gravement, du bout de ses doigts hésitants, pleins de leur grande responsabilité, les bourres de carton ou de liège qui viennent s’intercaler soigneusement entre la poudre et le plomb pour y tenir leur mystérieux office. Claire et Fine, ses deux sœurs plus jeunes, observent alors de loin, sans doute un peu jalouses, qui aimeraient bien elles aussi partager le rituel, s’asseoir sur le petit tabouret, devant la sertisseuse, et pour une fois ne pas seulement assister à la scène de leur trop lointain coin de cuisine, mais tendre elles-mêmes, à tour de rôle, les petites pastilles grises aux doigts agiles de leur père. Mais la place des filles n’est pas là, et il voit bien son père, parfois, levant les yeux de son ouvrage, regarder doucement s’entremêler leurs boucles blondes au-dessus des épluchures qui tombent sur le journal plié, ou penchées sur la cuisinière, s’amusant d’un rien, étouffant leurs rires identiques de peur de déranger ou pire, de voir quelqu’un s’immiscer dans leur étrange couple. Elles ont neuf ans, et Alfred, s’il n’a pas de double, et s’il se sent parfois étrangement mis à l’écart, comprend vivement le regard de son père, si attendri et si doux. Il n’a jamais vu petites filles plus jolies que ses deux sœurs, même si elles partagent en miroirs leur étonnante beauté. Alfred a d’autres privilèges, d’autres devoirs aussi. Il est le plus grand, le deuxième homme de la famille. Et lorsqu’il marche dans les pas de son père, s’initiant aux connaissances masculines, posant ses questions avec parcimonie et tentant de comprendre avant d’interroger, il a l’impression , déjà, de grandir plus vite, à chaque pas un peu plus savant, à chaque pas un peu plus fier de l’homme rassurant qui marche devant lui, et qu’il appelle papa, d’une toute petite voix.
Il y aura encore de longues marches, encore bien des coups de faux dans le blé, de dures journées de labours avant qu’il n’ose poser sa main sur l’épaule vieillie de son père, l’invitant au repos. Beaucoup de temps aura passé, du mariage de Fine, de la famille immense qu’elle fondera pour compenser celle, absente, de Claire, infiniment endeuillée par une sombre nuit, avant que son père, fatigué, ne traverse les champs, courbé et ridé, pour y voir le travail de son fils sur ses terres, et qu’il se contente des travaux moins éreintants, jusqu’au bout fabriquant ses cartouches, avant de partir à l’aube, besace en bandoulière, ramasser des pinins au sang rouge, espérant croiser au travers du bois un lièvre ou un lapin, un perdreau, peut-être. Alfred, marchant dans les pas de son père, n’imagine pas qu’il marchera, un jour, devant un enfant gonflé de fierté, qui mettra ses pas dans les siens, veillant à ne pas en dérouter. Il va seulement pas après pas, suivant son père à travers les blés coupés et les lavandes grises, à la rencontre du gibier que le père souvent vise sans tirer, avec juste un commentaire :
« -- Mai pitchoùn, es pas più gai que tu. »
Au mois d’août, ils sont petits, les levrauts qui suivent leur père.


II
Joseph, son père, la bête.

Le mistral fait crier les arbres dehors.
La bête est face à lui, inerte, tête basse, stupide. Adossé à la porte de bois qu’il vient tout juste de refermer, Joseph observe sa tête plate, ses énormes yeux embués, qui roulent sans raison sous les longues tiges de crin de la stupide mèche blanche qui passe entre ses stupides oreilles. C’est un Camargue anormalement haut, le garrot presque inaccessible à ses mains d’enfant, d’un blanc écru de draps neufs encore apprêté, comme ceux que reçoit Tante pour les broder et les rendre doux au toucher, ses naseaux vu d’en dessous sont deux trous humides et gluants, poisseux de morve, de terre parfois et de débris de paille. Sa sœur sait lui parler à cette sale mule, elle grimpe sur la mangeoire pour lui flatter l’encolure, elle lui glisse sans bruit des phrases mystérieuses dans les cornets qui lui servent d’oreilles, et, croyez-le, la carne l’écoute, tête penchée, attentive à ses mots. La gamine monte même sur son dos quand c’est son tour de le sortir vers le pré, ou quand le père lui demande par faveur de lui amener la bête jusqu’à la suie, pour tirer la charrette pleine de fumier vers les potagères. Mais c’est à lui ce matin de nettoyer la stalle, de retirer la paille, et de brosser la robe sale pour la rendre lisse et douce au toucher, débarrassée de la paille de la nuit, de la poussière, et de ces poils longs qu’il perd et qui se collent en gros paquets sous son ventre, sous les cuisses, sur le jabot, aussi. Il va donc bien falloir qu’il s’en approche, qu’il vienne frôler les grandes dents jaunes et tranchantes, qu’il passe près des sabots ferrés, et de cette puissance qui pouvait jeter un homme si loin à terre, ou contre le mur si proche de l’étable, et qui pouvaient tout autant s’écraser avec force sur le crâne fragile d’un enfant apeuré. Il sait que l’animal sent sa peur, que son attitude est bien différente quand c’est sa sœur qui s’approche, si naturellement. Il entend le père qui s’affaire de l’autre côté de l’étable, il entend la pelle qui racle le sol, la paille qui tombe dans la brouette, et parfois aussi, le grincement irrégulier de la roue, vers la porte poussée. Il ne se doute pas que son père guette le bruit qu’il ne fait pas, qu’il s’affaire bruyamment pour affoler un peu le fils, pour qu’il s’y mette enfin, à racler lui aussi le sol, qu’il arrête de fixer l’animal, la sueur montant aux tempes. Il prendra enfin la brosse pour commencer, et il commencera par lui brosser les flans, fixant obstinément le profil de la tête, près à bondir en arrière au moindre signe, au moindre mouvement. Il va le panser, brosser, curer, retirer les paquets informes de crins morts emmêlés, toujours tremblant, la crampe au ventre, des fourmis grimpant dans ses veines sans cesse, pour lui demander de courir. Il ne courra pas, son père dehors, la brouette pendue au bout des bras, écoute les premiers mouvements de son fils, avant de sortir vider sa cargaison de fumier dans le vent qui va lui envoyer la paille à la figure.