IV - La mère, la terre, l’absence.
La terre colle à ses chaussures.
Chaque pas pèse plus, chaque geste lui est plus raide. Le cheval devant lutte aussi obstinément contre cette pègue, pour tirer en avant l’harnachement qui le retient puissamment en arrière. Mais la silhouette qui pousse le soc, à un mètre de sa queue, veut valoir son homme. Pour l’aider, elle pousse en crachant son haleine, suant et ahanant, entêtée contre le froid, la terre et les pierres, les manches de bois calés contre le haut du torse, ruant de toutes ses forces contre le sol qui s’agrippe au fer de la charrue.
Elle console son dos douloureux en regardant la quinzaine de mètres qui la séparent du bout du champ, de cette insignifiante parcelle qu’elle a décidé de travailler, et les sillons hésitants et hasardeux qu’elle a déjà tracé dans la colle.
Le vent ne l’aide pas, balayant ses jupes pourtant lourdes et épaisses, tentant de la coucher sur l’herbe drue qu’elle retourne péniblement. Il s’engouffre au bout du vallon, en suit le goulet, à peine freiné par les arbres qui bordent le débaoù où récoltes finies on viendra jeter l’inutile, avec le fumier des lapins et la paille souillée des chevaux, pour le répandre en précieux humus aux pieds des oliviers quand en arrivera le temps, et vient gonfler sa robe, libérer ses cheveux qui se collent au visage claquent au vent, s’emmêlent devant ses yeux de minuscules nœuds qu’il faudra ce soir longuement démêler quand, les enfants soigneusement bordés et couchés, elle calera la bûche au fond de l’âtre et se dévêtira enfin devant la chaleur réconfortante de l’immense cheminée, au coin de laquelle fumera sa tasse de tilleul, apaisante tisane de la nuit, et qu’elle boira un peu refroidie avant de passer à son tour les braises entre les draps gelés comme de l’eau tout juste puisée. Jambes lourdes, reins douloureux, des bleus foncés, virant vers ces couleurs mêlées qui font mal, de chaque côté du torse là où le bois, ce matin lui écrase la peau.
Elle massera doucement ses bras, sous la manche de la chemise, presque machinalement, malgré tout heureuse que ces marques témoignent du travail accompli. Ils auront des légumes, au moins et, en pensant à la place vide à côté d’elle dans le lit, au travail qu’il n’accomplira pas demain et qu’elle devra encore ajouter au sien, elle se dira qu’il n’aura pas à rougir, qu’il pourra la serrer, l’embrasser sur le front, arrimés l’un à l’autre sur le bout du champ, enfin tranquilles et réunis. En poussant sur son bois, en pesant sur la terre, la tranchant, lui ouvrant les entrailles pour remonter à l’air celle humide prête à recevoir les semences, en s’épuisant de rudes travaux, pestant contre la bête qui ne tire pas assez et la terre qui s’accroche trop, au moins n’aura -t- elle pas le temps de penser à ce vide à côté d’elle, qui veille et la suit, à cette crainte, immense comme sa fatigue, de ne jamais lire la fierté dans son regard, à cette lettre qui n’arrive pas, à ces nouvelles, qui tardent bien trop. En hurlant contre la bête, dans le vent qui rend muet le moindre de ses cris, au moins ces pensées noires ne la suivent-elle pas, au milieu du champ traître et humide qui colle à ses chaussures.
Elle s’endormira lourdement ce soir, aidée par l’infusion et la fatigue, luttant avec un peu plus de renoncement contre ses démons noirs, espérant la lettre tout autant qu’elle redoute de la recevoir. Elle dormira sans rêves, sera surprise d’être éveillée si tôt et d’arriver encore à se lever, lorsque les petits réclameront leur pitance. Et elle recommencera, mêmes gestes, mêmes rituels, mêmes fatigues. Elle ne cessera demain, le jour d’après, et celui qui suivra. Sans cesse épuisée, sans cesse au bord du gouffre qui englouti les derniers remparts de la raison, ce trou noir confortable et terrible qui la tente tant, chaque fois que le pied englué dans une bourbe, elle gémit, le cœur à l’à-pic de ses paupières, prêt à chavirer sur ses joues en sillons brûlants et aussitôt secs de froid et de vent. Ce cœur si présent qu’il remonte dans la gorge et la rétrécie au point de penser qu’elle va se fermer, ce cœur si énorme qu’il repousse dans sa poitrine tout ce qu’il n’est pas et chasse les poumons, inutiles à sa peine. Elle est celle qui marche tête haute pendant que ses enfants la baissent, toujours pleins de crainte et de douceur, comme s’ils ignoraient qu’une mère sait tout, sent tout, garde tout, comme s’ils ignoraient qu’elle sait qu’ils attendent eux aussi, avec elle, la maudite lettre qu’ils ne veulent pas imaginer d’une autre plume que de la sienne.
Alors elle s’étend, l’oreille à leurs bruits de nuit, la main sur ce qui devrait être son torse, les bras lourds, les jambes engourdies de tant de confort quand étendues sous l’édredon de plumes elles sentent la légèreté incroyable qui s’oppose tant aux dures taches qu’on leur impose du point du jour jusqu’à la couverture de boutis fleuri. Combien de temps encore va-t-elle tenir, les mains sur les hanches, les hanches brisées, le gouffre à côté d’elle qui la guette et l’appelle sans cesse de ses roucoulements séduisant, du désespoir vil et malin qui voudrait qu’elle abdique et s’écroule enfin, larmes en vagues, abandonnant ses enfants aux bonnes âmes, ses terres à qui les voudra, et son cœur si vaillant au plus doux des délires. Non, elle ne flanchera pas. Si elle ne doit plus avoir que cette mission là, en attendant la lettre ou le retour ou seulement même un espoir de la lettre ou un espoir du retour, ce sera celle-là, repousser seulement une idée, que peut-être il n’y aura pas de lettre, ou peut-être pas de retour, ou peut-être encore, ni de lettre ni de retour. Alors encore, au fond d’elle, cette pensée terrible tapie affleure. S’il ne doit pas revenir qu’il ait au moins écrit.
La même pensée, qui s’accroche à son esprit comme cette boue pesante qui s’accroche à ses chaussures, comme chaque soir depuis ce départ sans au revoir ni promesses, comme chaque jour de peine. Cette pensée qu’elle oublie dans le soc de la charrue et sur l’encolure de sa bête. Cette pensée qui a disparu aujourd’hui dans le débaoù avec les grosses pierre sorties du champ. Disparue aujourd’hui.
Comme hier, d’ailleurs, et comme demain. Sûrement.
samedi 17 mai 2008
III - Alfred, Joseph, le jeu.
Il est blotti dans son coin.
Haletant, la branche de bois taillée amoureusement et polie longuement, serrée contre sa poitrine entre ses bras qui l’étreignent, plaqué au plus profond de la paroi de brindilles qu’il lui est possible de l’être. Il entend les pas prudents, de l’autre côté de la paroi, le frottement de l’entrejambe et le bruit que fait la veste de toile en frôlant les tiges sèches qui montent de la terre.
Il va bondir pour lui couper la route, mais pas trop tôt, pour qu’il ne puisse se mettre à couvert. Tout est dans le moment, l’instant précis qui va être déterminant. Ni trop tôt ni trop tard. Trop tard, c’est lui qui aurait le dessus et alors, fini la comédie… son cœur bat si fort qu’il masque les bruits du dehors, le vent qui souffle fort et tente d’arracher le toit à chaque rafale, dans un grincement discret des crochets de métal qui retiennent le drap.
C’est leur jeu préféré, sans doute parce qu’il ne dure pas très longtemps. Le père va bientôt débarrasser le tas, et l’odeur familière de la tige de lavande distillée ne sera plus qu’un bon souvenir. Comme chaque année, ils ont demandé l’autorisation, et comme chaque année, ils l’ont obtenue, à condition qu’ils n’éparpillent pas tout partout.
Le plus agréable, c’est que le tas est hors de la cour, à l’abri des regards, de l’autre côté de la grange. Alors ils y font ce qu’ils veulent, et cette année, ils se sont surpassés. Ils y pensaient déjà alors qu’ils aidaient à ramasser la lavande, piquant les bottes liées du bout de la fourche pour les lancer sur la remorque qui les mènerait à la distillerie. Ils avaient commencé, dès lors, à récolter des branches, à quémander des vieux draps, toujours leur idée en tête, le plan tout établi, déterminé jusqu’au moindre détail.
Ils s’y étaient mis dès que possible, et le résultat est exceptionnel. Une vraie cabane de brindilles, planquée au milieu de trois autres tas, avec une vraie entrée protégée par un petit tunnel, de hautes parois étayées de bois, une petite tour dans laquelle ils peuvent grimper pour de bon, et une pièce entière recouverte du drap, camouflée soigneusement sous les brindilles pour qu’on ne la soupçonne pas. Tout cela, invisible. C’est comme un secret énorme, exposé aux yeux de tous mais que personne ne perce à jour. Vu de là, ce sont des tas, des résidus de lavande distillée que l’on va brûler sous peu, et qu’on traîne un peu à débarrasser.
C’est leur repaire.
Le lieu de tous les jeux.
Leur château fort magique.
Les pas se rapprochent, et son cœur s’emballe.
Son fort est imprenable. Sauf si Joseph parvient à se glisser dans le tunnel. C’est le seul accès, et les règles du jeu sont formelles. Les pas se sont arrêtés, il doit être juste derrière, son arme braquée, prudemment et solidement à ses mains cramponnées. Il y a ce satané vent qui brouille les pistes, masquant bien trop de bruits, et le sifflement qu’il émet par moment en passant sur le fort. S’il sort trop tôt de sa cachette, il est fait, c’est la règle. Mais s’il ne sort pas assez vite, c’est l’assaillant qui va surgir devant lui, menaçant, arme au poing, vainqueur triomphant et arrogant. Il est fort à ce jeu-là. Il gagne presque toujours. Parce qu’il n’a pas peur. C’est idiot, d’avoir peur, ce n’est qu’un jeu, mais c’est un jeu parfois effrayant tant ils y croient. Joseph n’est plus Joseph, dans ces moments-là, comme il sait que lui-même n’est plus pour son ami qu’un adversaire, aussi. Ils jouent et rejouent leurs vies à chaque fois pour de vrai. Du moment où ils commencent.
« -- On dirait que tu es l’ennemi, et que tu dois prendre le fort. »
Les mots ont une grande force. L’ennemi est l’ennemi. Alors, c’est pour de vrai, sauf que Joseph ne flanche jamais. Il n’a peur de rien. Et même s’il a peur, il arrive à faire ce qu’il doit malgré tout. C’est ça qui le rend fort. Même s’il s’agit de grimper dans le plus haut des arbres, ou d’affronter le plus costaud des grands du village, il garde toujours la tête froide. Il réfléchit, il calcule, plus vite que n’importe qui, et il a le bon réflexe au bon moment. Quand on s’attend à quelque chose, il fait l’inverse. Ou pas, parce que justement, il sait qu’on s’attend à ce qu’il le fasse. Joseph, c’est le gars qui trouve toujours une solution.
C’est le héros idéal de tous les livres d’aventures qu’il aimerait bien lire quand il les voit sur les étagères de la petite bibliothèque de l’école. Mais les livres c’est pour les filles. Joseph, il ne lit pas, lui. Mais il est comme les héros, il le sait.
Et c’est son ami.
Et il est derrière la paroi de brindilles, à droite, ou à gauche, en fait, qui peut savoir ?
Alors Alfred surveille les deux côtés, sens aux aguets, parce qu’il en a assez de sursauter quand il se retrouve soudain nez à nez avec le bâton brandi.
Un bruit a retenti derrière. Il sourit. Le petit malin a jeté une pierre à droite pour faire croire qu’il est là. Il bondit, arme au poing, tout en bloc tourné à gauche pour ne lui laisser aucune chance.
« -- Pan, t’es mort ! »
Joseph est derrière lui, le sourire goguenard, un énorme caillou gris à ses pieds.
Il est blotti dans son coin.
Haletant, la branche de bois taillée amoureusement et polie longuement, serrée contre sa poitrine entre ses bras qui l’étreignent, plaqué au plus profond de la paroi de brindilles qu’il lui est possible de l’être. Il entend les pas prudents, de l’autre côté de la paroi, le frottement de l’entrejambe et le bruit que fait la veste de toile en frôlant les tiges sèches qui montent de la terre.
Il va bondir pour lui couper la route, mais pas trop tôt, pour qu’il ne puisse se mettre à couvert. Tout est dans le moment, l’instant précis qui va être déterminant. Ni trop tôt ni trop tard. Trop tard, c’est lui qui aurait le dessus et alors, fini la comédie… son cœur bat si fort qu’il masque les bruits du dehors, le vent qui souffle fort et tente d’arracher le toit à chaque rafale, dans un grincement discret des crochets de métal qui retiennent le drap.
C’est leur jeu préféré, sans doute parce qu’il ne dure pas très longtemps. Le père va bientôt débarrasser le tas, et l’odeur familière de la tige de lavande distillée ne sera plus qu’un bon souvenir. Comme chaque année, ils ont demandé l’autorisation, et comme chaque année, ils l’ont obtenue, à condition qu’ils n’éparpillent pas tout partout.
Le plus agréable, c’est que le tas est hors de la cour, à l’abri des regards, de l’autre côté de la grange. Alors ils y font ce qu’ils veulent, et cette année, ils se sont surpassés. Ils y pensaient déjà alors qu’ils aidaient à ramasser la lavande, piquant les bottes liées du bout de la fourche pour les lancer sur la remorque qui les mènerait à la distillerie. Ils avaient commencé, dès lors, à récolter des branches, à quémander des vieux draps, toujours leur idée en tête, le plan tout établi, déterminé jusqu’au moindre détail.
Ils s’y étaient mis dès que possible, et le résultat est exceptionnel. Une vraie cabane de brindilles, planquée au milieu de trois autres tas, avec une vraie entrée protégée par un petit tunnel, de hautes parois étayées de bois, une petite tour dans laquelle ils peuvent grimper pour de bon, et une pièce entière recouverte du drap, camouflée soigneusement sous les brindilles pour qu’on ne la soupçonne pas. Tout cela, invisible. C’est comme un secret énorme, exposé aux yeux de tous mais que personne ne perce à jour. Vu de là, ce sont des tas, des résidus de lavande distillée que l’on va brûler sous peu, et qu’on traîne un peu à débarrasser.
C’est leur repaire.
Le lieu de tous les jeux.
Leur château fort magique.
Les pas se rapprochent, et son cœur s’emballe.
Son fort est imprenable. Sauf si Joseph parvient à se glisser dans le tunnel. C’est le seul accès, et les règles du jeu sont formelles. Les pas se sont arrêtés, il doit être juste derrière, son arme braquée, prudemment et solidement à ses mains cramponnées. Il y a ce satané vent qui brouille les pistes, masquant bien trop de bruits, et le sifflement qu’il émet par moment en passant sur le fort. S’il sort trop tôt de sa cachette, il est fait, c’est la règle. Mais s’il ne sort pas assez vite, c’est l’assaillant qui va surgir devant lui, menaçant, arme au poing, vainqueur triomphant et arrogant. Il est fort à ce jeu-là. Il gagne presque toujours. Parce qu’il n’a pas peur. C’est idiot, d’avoir peur, ce n’est qu’un jeu, mais c’est un jeu parfois effrayant tant ils y croient. Joseph n’est plus Joseph, dans ces moments-là, comme il sait que lui-même n’est plus pour son ami qu’un adversaire, aussi. Ils jouent et rejouent leurs vies à chaque fois pour de vrai. Du moment où ils commencent.
« -- On dirait que tu es l’ennemi, et que tu dois prendre le fort. »
Les mots ont une grande force. L’ennemi est l’ennemi. Alors, c’est pour de vrai, sauf que Joseph ne flanche jamais. Il n’a peur de rien. Et même s’il a peur, il arrive à faire ce qu’il doit malgré tout. C’est ça qui le rend fort. Même s’il s’agit de grimper dans le plus haut des arbres, ou d’affronter le plus costaud des grands du village, il garde toujours la tête froide. Il réfléchit, il calcule, plus vite que n’importe qui, et il a le bon réflexe au bon moment. Quand on s’attend à quelque chose, il fait l’inverse. Ou pas, parce que justement, il sait qu’on s’attend à ce qu’il le fasse. Joseph, c’est le gars qui trouve toujours une solution.
C’est le héros idéal de tous les livres d’aventures qu’il aimerait bien lire quand il les voit sur les étagères de la petite bibliothèque de l’école. Mais les livres c’est pour les filles. Joseph, il ne lit pas, lui. Mais il est comme les héros, il le sait.
Et c’est son ami.
Et il est derrière la paroi de brindilles, à droite, ou à gauche, en fait, qui peut savoir ?
Alors Alfred surveille les deux côtés, sens aux aguets, parce qu’il en a assez de sursauter quand il se retrouve soudain nez à nez avec le bâton brandi.
Un bruit a retenti derrière. Il sourit. Le petit malin a jeté une pierre à droite pour faire croire qu’il est là. Il bondit, arme au poing, tout en bloc tourné à gauche pour ne lui laisser aucune chance.
« -- Pan, t’es mort ! »
Joseph est derrière lui, le sourire goguenard, un énorme caillou gris à ses pieds.
I
Alfred, son père, la chasse.
Seul règne le bruit de frottement de leurs pantalons.
Il met ses propres pas dans les traces, beaucoup plus grandes, laissées par son père dans la terre poussiéreuse et craquante qui sépare les rangées de lavandes décapitées, qu’il n’a pas trop de mal à enjamber malgré les courtes tiges qui le portent . Il ne dresse que peu les yeux du sol, exclusivement pour regarder le dos ample, où le renfort de tissu vert fait une bande solide là où la bretelle du fusil s’accroche à l’épaule au-dessus de laquelle la mire indiscrète fait des clins d’œils au soleil à chaque fois que l’homme enjambe un rang de plantes. Elle ne devrait pas briller, pourtant, mais malgré le soin quotidien qui lui est apporté, l’arme à la crosse gravée d’arbres et de setters à l’arrêt est usée. Chaque soir qui suit un tir ou une marche sous la bruine, le fusil est démonté, curé, nettoyé avec ces longues tiges de métal au bout desquelles cure-pipe en fer ou chiffon doux se vissent avec facilité, explorant les entrailles du canon, traquant la moindre aspérité, la moindre tache de rouille. À son âge, Alfred n’a pas encore eu l’autorisation de le faire, et il doit se contenter d’observer le ballet dansé par les bras de son père, et celui de ses doigts agiles et expérimentés, à la lueur orange de la lampe à pétrole. Il participe parfois aux pratiques magiques du paternel, lorsque celui-ci se penche sur les petits sacs de plombs, les étuis cartonnés de cartouches vides et les doses tremblantes de poudre noire, soigneusement pesées sur la petite balance brillante. Il lui tend alors gravement, du bout de ses doigts hésitants, pleins de leur grande responsabilité, les bourres de carton ou de liège qui viennent s’intercaler soigneusement entre la poudre et le plomb pour y tenir leur mystérieux office. Claire et Fine, ses deux sœurs plus jeunes, observent alors de loin, sans doute un peu jalouses, qui aimeraient bien elles aussi partager le rituel, s’asseoir sur le petit tabouret, devant la sertisseuse, et pour une fois ne pas seulement assister à la scène de leur trop lointain coin de cuisine, mais tendre elles-mêmes, à tour de rôle, les petites pastilles grises aux doigts agiles de leur père. Mais la place des filles n’est pas là, et il voit bien son père, parfois, levant les yeux de son ouvrage, regarder doucement s’entremêler leurs boucles blondes au-dessus des épluchures qui tombent sur le journal plié, ou penchées sur la cuisinière, s’amusant d’un rien, étouffant leurs rires identiques de peur de déranger ou pire, de voir quelqu’un s’immiscer dans leur étrange couple. Elles ont neuf ans, et Alfred, s’il n’a pas de double, et s’il se sent parfois étrangement mis à l’écart, comprend vivement le regard de son père, si attendri et si doux. Il n’a jamais vu petites filles plus jolies que ses deux sœurs, même si elles partagent en miroirs leur étonnante beauté. Alfred a d’autres privilèges, d’autres devoirs aussi. Il est le plus grand, le deuxième homme de la famille. Et lorsqu’il marche dans les pas de son père, s’initiant aux connaissances masculines, posant ses questions avec parcimonie et tentant de comprendre avant d’interroger, il a l’impression , déjà, de grandir plus vite, à chaque pas un peu plus savant, à chaque pas un peu plus fier de l’homme rassurant qui marche devant lui, et qu’il appelle papa, d’une toute petite voix.
Il y aura encore de longues marches, encore bien des coups de faux dans le blé, de dures journées de labours avant qu’il n’ose poser sa main sur l’épaule vieillie de son père, l’invitant au repos. Beaucoup de temps aura passé, du mariage de Fine, de la famille immense qu’elle fondera pour compenser celle, absente, de Claire, infiniment endeuillée par une sombre nuit, avant que son père, fatigué, ne traverse les champs, courbé et ridé, pour y voir le travail de son fils sur ses terres, et qu’il se contente des travaux moins éreintants, jusqu’au bout fabriquant ses cartouches, avant de partir à l’aube, besace en bandoulière, ramasser des pinins au sang rouge, espérant croiser au travers du bois un lièvre ou un lapin, un perdreau, peut-être. Alfred, marchant dans les pas de son père, n’imagine pas qu’il marchera, un jour, devant un enfant gonflé de fierté, qui mettra ses pas dans les siens, veillant à ne pas en dérouter. Il va seulement pas après pas, suivant son père à travers les blés coupés et les lavandes grises, à la rencontre du gibier que le père souvent vise sans tirer, avec juste un commentaire :
« -- Mai pitchoùn, es pas più gai que tu. »
Au mois d’août, ils sont petits, les levrauts qui suivent leur père.
II
Joseph, son père, la bête.
Le mistral fait crier les arbres dehors.
La bête est face à lui, inerte, tête basse, stupide. Adossé à la porte de bois qu’il vient tout juste de refermer, Joseph observe sa tête plate, ses énormes yeux embués, qui roulent sans raison sous les longues tiges de crin de la stupide mèche blanche qui passe entre ses stupides oreilles. C’est un Camargue anormalement haut, le garrot presque inaccessible à ses mains d’enfant, d’un blanc écru de draps neufs encore apprêté, comme ceux que reçoit Tante pour les broder et les rendre doux au toucher, ses naseaux vu d’en dessous sont deux trous humides et gluants, poisseux de morve, de terre parfois et de débris de paille. Sa sœur sait lui parler à cette sale mule, elle grimpe sur la mangeoire pour lui flatter l’encolure, elle lui glisse sans bruit des phrases mystérieuses dans les cornets qui lui servent d’oreilles, et, croyez-le, la carne l’écoute, tête penchée, attentive à ses mots. La gamine monte même sur son dos quand c’est son tour de le sortir vers le pré, ou quand le père lui demande par faveur de lui amener la bête jusqu’à la suie, pour tirer la charrette pleine de fumier vers les potagères. Mais c’est à lui ce matin de nettoyer la stalle, de retirer la paille, et de brosser la robe sale pour la rendre lisse et douce au toucher, débarrassée de la paille de la nuit, de la poussière, et de ces poils longs qu’il perd et qui se collent en gros paquets sous son ventre, sous les cuisses, sur le jabot, aussi. Il va donc bien falloir qu’il s’en approche, qu’il vienne frôler les grandes dents jaunes et tranchantes, qu’il passe près des sabots ferrés, et de cette puissance qui pouvait jeter un homme si loin à terre, ou contre le mur si proche de l’étable, et qui pouvaient tout autant s’écraser avec force sur le crâne fragile d’un enfant apeuré. Il sait que l’animal sent sa peur, que son attitude est bien différente quand c’est sa sœur qui s’approche, si naturellement. Il entend le père qui s’affaire de l’autre côté de l’étable, il entend la pelle qui racle le sol, la paille qui tombe dans la brouette, et parfois aussi, le grincement irrégulier de la roue, vers la porte poussée. Il ne se doute pas que son père guette le bruit qu’il ne fait pas, qu’il s’affaire bruyamment pour affoler un peu le fils, pour qu’il s’y mette enfin, à racler lui aussi le sol, qu’il arrête de fixer l’animal, la sueur montant aux tempes. Il prendra enfin la brosse pour commencer, et il commencera par lui brosser les flans, fixant obstinément le profil de la tête, près à bondir en arrière au moindre signe, au moindre mouvement. Il va le panser, brosser, curer, retirer les paquets informes de crins morts emmêlés, toujours tremblant, la crampe au ventre, des fourmis grimpant dans ses veines sans cesse, pour lui demander de courir. Il ne courra pas, son père dehors, la brouette pendue au bout des bras, écoute les premiers mouvements de son fils, avant de sortir vider sa cargaison de fumier dans le vent qui va lui envoyer la paille à la figure.
Alfred, son père, la chasse.
Seul règne le bruit de frottement de leurs pantalons.
Il met ses propres pas dans les traces, beaucoup plus grandes, laissées par son père dans la terre poussiéreuse et craquante qui sépare les rangées de lavandes décapitées, qu’il n’a pas trop de mal à enjamber malgré les courtes tiges qui le portent . Il ne dresse que peu les yeux du sol, exclusivement pour regarder le dos ample, où le renfort de tissu vert fait une bande solide là où la bretelle du fusil s’accroche à l’épaule au-dessus de laquelle la mire indiscrète fait des clins d’œils au soleil à chaque fois que l’homme enjambe un rang de plantes. Elle ne devrait pas briller, pourtant, mais malgré le soin quotidien qui lui est apporté, l’arme à la crosse gravée d’arbres et de setters à l’arrêt est usée. Chaque soir qui suit un tir ou une marche sous la bruine, le fusil est démonté, curé, nettoyé avec ces longues tiges de métal au bout desquelles cure-pipe en fer ou chiffon doux se vissent avec facilité, explorant les entrailles du canon, traquant la moindre aspérité, la moindre tache de rouille. À son âge, Alfred n’a pas encore eu l’autorisation de le faire, et il doit se contenter d’observer le ballet dansé par les bras de son père, et celui de ses doigts agiles et expérimentés, à la lueur orange de la lampe à pétrole. Il participe parfois aux pratiques magiques du paternel, lorsque celui-ci se penche sur les petits sacs de plombs, les étuis cartonnés de cartouches vides et les doses tremblantes de poudre noire, soigneusement pesées sur la petite balance brillante. Il lui tend alors gravement, du bout de ses doigts hésitants, pleins de leur grande responsabilité, les bourres de carton ou de liège qui viennent s’intercaler soigneusement entre la poudre et le plomb pour y tenir leur mystérieux office. Claire et Fine, ses deux sœurs plus jeunes, observent alors de loin, sans doute un peu jalouses, qui aimeraient bien elles aussi partager le rituel, s’asseoir sur le petit tabouret, devant la sertisseuse, et pour une fois ne pas seulement assister à la scène de leur trop lointain coin de cuisine, mais tendre elles-mêmes, à tour de rôle, les petites pastilles grises aux doigts agiles de leur père. Mais la place des filles n’est pas là, et il voit bien son père, parfois, levant les yeux de son ouvrage, regarder doucement s’entremêler leurs boucles blondes au-dessus des épluchures qui tombent sur le journal plié, ou penchées sur la cuisinière, s’amusant d’un rien, étouffant leurs rires identiques de peur de déranger ou pire, de voir quelqu’un s’immiscer dans leur étrange couple. Elles ont neuf ans, et Alfred, s’il n’a pas de double, et s’il se sent parfois étrangement mis à l’écart, comprend vivement le regard de son père, si attendri et si doux. Il n’a jamais vu petites filles plus jolies que ses deux sœurs, même si elles partagent en miroirs leur étonnante beauté. Alfred a d’autres privilèges, d’autres devoirs aussi. Il est le plus grand, le deuxième homme de la famille. Et lorsqu’il marche dans les pas de son père, s’initiant aux connaissances masculines, posant ses questions avec parcimonie et tentant de comprendre avant d’interroger, il a l’impression , déjà, de grandir plus vite, à chaque pas un peu plus savant, à chaque pas un peu plus fier de l’homme rassurant qui marche devant lui, et qu’il appelle papa, d’une toute petite voix.
Il y aura encore de longues marches, encore bien des coups de faux dans le blé, de dures journées de labours avant qu’il n’ose poser sa main sur l’épaule vieillie de son père, l’invitant au repos. Beaucoup de temps aura passé, du mariage de Fine, de la famille immense qu’elle fondera pour compenser celle, absente, de Claire, infiniment endeuillée par une sombre nuit, avant que son père, fatigué, ne traverse les champs, courbé et ridé, pour y voir le travail de son fils sur ses terres, et qu’il se contente des travaux moins éreintants, jusqu’au bout fabriquant ses cartouches, avant de partir à l’aube, besace en bandoulière, ramasser des pinins au sang rouge, espérant croiser au travers du bois un lièvre ou un lapin, un perdreau, peut-être. Alfred, marchant dans les pas de son père, n’imagine pas qu’il marchera, un jour, devant un enfant gonflé de fierté, qui mettra ses pas dans les siens, veillant à ne pas en dérouter. Il va seulement pas après pas, suivant son père à travers les blés coupés et les lavandes grises, à la rencontre du gibier que le père souvent vise sans tirer, avec juste un commentaire :
« -- Mai pitchoùn, es pas più gai que tu. »
Au mois d’août, ils sont petits, les levrauts qui suivent leur père.
II
Joseph, son père, la bête.
Le mistral fait crier les arbres dehors.
La bête est face à lui, inerte, tête basse, stupide. Adossé à la porte de bois qu’il vient tout juste de refermer, Joseph observe sa tête plate, ses énormes yeux embués, qui roulent sans raison sous les longues tiges de crin de la stupide mèche blanche qui passe entre ses stupides oreilles. C’est un Camargue anormalement haut, le garrot presque inaccessible à ses mains d’enfant, d’un blanc écru de draps neufs encore apprêté, comme ceux que reçoit Tante pour les broder et les rendre doux au toucher, ses naseaux vu d’en dessous sont deux trous humides et gluants, poisseux de morve, de terre parfois et de débris de paille. Sa sœur sait lui parler à cette sale mule, elle grimpe sur la mangeoire pour lui flatter l’encolure, elle lui glisse sans bruit des phrases mystérieuses dans les cornets qui lui servent d’oreilles, et, croyez-le, la carne l’écoute, tête penchée, attentive à ses mots. La gamine monte même sur son dos quand c’est son tour de le sortir vers le pré, ou quand le père lui demande par faveur de lui amener la bête jusqu’à la suie, pour tirer la charrette pleine de fumier vers les potagères. Mais c’est à lui ce matin de nettoyer la stalle, de retirer la paille, et de brosser la robe sale pour la rendre lisse et douce au toucher, débarrassée de la paille de la nuit, de la poussière, et de ces poils longs qu’il perd et qui se collent en gros paquets sous son ventre, sous les cuisses, sur le jabot, aussi. Il va donc bien falloir qu’il s’en approche, qu’il vienne frôler les grandes dents jaunes et tranchantes, qu’il passe près des sabots ferrés, et de cette puissance qui pouvait jeter un homme si loin à terre, ou contre le mur si proche de l’étable, et qui pouvaient tout autant s’écraser avec force sur le crâne fragile d’un enfant apeuré. Il sait que l’animal sent sa peur, que son attitude est bien différente quand c’est sa sœur qui s’approche, si naturellement. Il entend le père qui s’affaire de l’autre côté de l’étable, il entend la pelle qui racle le sol, la paille qui tombe dans la brouette, et parfois aussi, le grincement irrégulier de la roue, vers la porte poussée. Il ne se doute pas que son père guette le bruit qu’il ne fait pas, qu’il s’affaire bruyamment pour affoler un peu le fils, pour qu’il s’y mette enfin, à racler lui aussi le sol, qu’il arrête de fixer l’animal, la sueur montant aux tempes. Il prendra enfin la brosse pour commencer, et il commencera par lui brosser les flans, fixant obstinément le profil de la tête, près à bondir en arrière au moindre signe, au moindre mouvement. Il va le panser, brosser, curer, retirer les paquets informes de crins morts emmêlés, toujours tremblant, la crampe au ventre, des fourmis grimpant dans ses veines sans cesse, pour lui demander de courir. Il ne courra pas, son père dehors, la brouette pendue au bout des bras, écoute les premiers mouvements de son fils, avant de sortir vider sa cargaison de fumier dans le vent qui va lui envoyer la paille à la figure.
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