samedi 17 mai 2008

I
Alfred, son père, la chasse.

Seul règne le bruit de frottement de leurs pantalons.
Il met ses propres pas dans les traces, beaucoup plus grandes, laissées par son père dans la terre poussiéreuse et craquante qui sépare les rangées de lavandes décapitées, qu’il n’a pas trop de mal à enjamber malgré les courtes tiges qui le portent . Il ne dresse que peu les yeux du sol, exclusivement pour regarder le dos ample, où le renfort de tissu vert fait une bande solide là où la bretelle du fusil s’accroche à l’épaule au-dessus de laquelle la mire indiscrète fait des clins d’œils au soleil à chaque fois que l’homme enjambe un rang de plantes. Elle ne devrait pas briller, pourtant, mais malgré le soin quotidien qui lui est apporté, l’arme à la crosse gravée d’arbres et de setters à l’arrêt est usée. Chaque soir qui suit un tir ou une marche sous la bruine, le fusil est démonté, curé, nettoyé avec ces longues tiges de métal au bout desquelles cure-pipe en fer ou chiffon doux se vissent avec facilité, explorant les entrailles du canon, traquant la moindre aspérité, la moindre tache de rouille. À son âge, Alfred n’a pas encore eu l’autorisation de le faire, et il doit se contenter d’observer le ballet dansé par les bras de son père, et celui de ses doigts agiles et expérimentés, à la lueur orange de la lampe à pétrole. Il participe parfois aux pratiques magiques du paternel, lorsque celui-ci se penche sur les petits sacs de plombs, les étuis cartonnés de cartouches vides et les doses tremblantes de poudre noire, soigneusement pesées sur la petite balance brillante. Il lui tend alors gravement, du bout de ses doigts hésitants, pleins de leur grande responsabilité, les bourres de carton ou de liège qui viennent s’intercaler soigneusement entre la poudre et le plomb pour y tenir leur mystérieux office. Claire et Fine, ses deux sœurs plus jeunes, observent alors de loin, sans doute un peu jalouses, qui aimeraient bien elles aussi partager le rituel, s’asseoir sur le petit tabouret, devant la sertisseuse, et pour une fois ne pas seulement assister à la scène de leur trop lointain coin de cuisine, mais tendre elles-mêmes, à tour de rôle, les petites pastilles grises aux doigts agiles de leur père. Mais la place des filles n’est pas là, et il voit bien son père, parfois, levant les yeux de son ouvrage, regarder doucement s’entremêler leurs boucles blondes au-dessus des épluchures qui tombent sur le journal plié, ou penchées sur la cuisinière, s’amusant d’un rien, étouffant leurs rires identiques de peur de déranger ou pire, de voir quelqu’un s’immiscer dans leur étrange couple. Elles ont neuf ans, et Alfred, s’il n’a pas de double, et s’il se sent parfois étrangement mis à l’écart, comprend vivement le regard de son père, si attendri et si doux. Il n’a jamais vu petites filles plus jolies que ses deux sœurs, même si elles partagent en miroirs leur étonnante beauté. Alfred a d’autres privilèges, d’autres devoirs aussi. Il est le plus grand, le deuxième homme de la famille. Et lorsqu’il marche dans les pas de son père, s’initiant aux connaissances masculines, posant ses questions avec parcimonie et tentant de comprendre avant d’interroger, il a l’impression , déjà, de grandir plus vite, à chaque pas un peu plus savant, à chaque pas un peu plus fier de l’homme rassurant qui marche devant lui, et qu’il appelle papa, d’une toute petite voix.
Il y aura encore de longues marches, encore bien des coups de faux dans le blé, de dures journées de labours avant qu’il n’ose poser sa main sur l’épaule vieillie de son père, l’invitant au repos. Beaucoup de temps aura passé, du mariage de Fine, de la famille immense qu’elle fondera pour compenser celle, absente, de Claire, infiniment endeuillée par une sombre nuit, avant que son père, fatigué, ne traverse les champs, courbé et ridé, pour y voir le travail de son fils sur ses terres, et qu’il se contente des travaux moins éreintants, jusqu’au bout fabriquant ses cartouches, avant de partir à l’aube, besace en bandoulière, ramasser des pinins au sang rouge, espérant croiser au travers du bois un lièvre ou un lapin, un perdreau, peut-être. Alfred, marchant dans les pas de son père, n’imagine pas qu’il marchera, un jour, devant un enfant gonflé de fierté, qui mettra ses pas dans les siens, veillant à ne pas en dérouter. Il va seulement pas après pas, suivant son père à travers les blés coupés et les lavandes grises, à la rencontre du gibier que le père souvent vise sans tirer, avec juste un commentaire :
« -- Mai pitchoùn, es pas più gai que tu. »
Au mois d’août, ils sont petits, les levrauts qui suivent leur père.


II
Joseph, son père, la bête.

Le mistral fait crier les arbres dehors.
La bête est face à lui, inerte, tête basse, stupide. Adossé à la porte de bois qu’il vient tout juste de refermer, Joseph observe sa tête plate, ses énormes yeux embués, qui roulent sans raison sous les longues tiges de crin de la stupide mèche blanche qui passe entre ses stupides oreilles. C’est un Camargue anormalement haut, le garrot presque inaccessible à ses mains d’enfant, d’un blanc écru de draps neufs encore apprêté, comme ceux que reçoit Tante pour les broder et les rendre doux au toucher, ses naseaux vu d’en dessous sont deux trous humides et gluants, poisseux de morve, de terre parfois et de débris de paille. Sa sœur sait lui parler à cette sale mule, elle grimpe sur la mangeoire pour lui flatter l’encolure, elle lui glisse sans bruit des phrases mystérieuses dans les cornets qui lui servent d’oreilles, et, croyez-le, la carne l’écoute, tête penchée, attentive à ses mots. La gamine monte même sur son dos quand c’est son tour de le sortir vers le pré, ou quand le père lui demande par faveur de lui amener la bête jusqu’à la suie, pour tirer la charrette pleine de fumier vers les potagères. Mais c’est à lui ce matin de nettoyer la stalle, de retirer la paille, et de brosser la robe sale pour la rendre lisse et douce au toucher, débarrassée de la paille de la nuit, de la poussière, et de ces poils longs qu’il perd et qui se collent en gros paquets sous son ventre, sous les cuisses, sur le jabot, aussi. Il va donc bien falloir qu’il s’en approche, qu’il vienne frôler les grandes dents jaunes et tranchantes, qu’il passe près des sabots ferrés, et de cette puissance qui pouvait jeter un homme si loin à terre, ou contre le mur si proche de l’étable, et qui pouvaient tout autant s’écraser avec force sur le crâne fragile d’un enfant apeuré. Il sait que l’animal sent sa peur, que son attitude est bien différente quand c’est sa sœur qui s’approche, si naturellement. Il entend le père qui s’affaire de l’autre côté de l’étable, il entend la pelle qui racle le sol, la paille qui tombe dans la brouette, et parfois aussi, le grincement irrégulier de la roue, vers la porte poussée. Il ne se doute pas que son père guette le bruit qu’il ne fait pas, qu’il s’affaire bruyamment pour affoler un peu le fils, pour qu’il s’y mette enfin, à racler lui aussi le sol, qu’il arrête de fixer l’animal, la sueur montant aux tempes. Il prendra enfin la brosse pour commencer, et il commencera par lui brosser les flans, fixant obstinément le profil de la tête, près à bondir en arrière au moindre signe, au moindre mouvement. Il va le panser, brosser, curer, retirer les paquets informes de crins morts emmêlés, toujours tremblant, la crampe au ventre, des fourmis grimpant dans ses veines sans cesse, pour lui demander de courir. Il ne courra pas, son père dehors, la brouette pendue au bout des bras, écoute les premiers mouvements de son fils, avant de sortir vider sa cargaison de fumier dans le vent qui va lui envoyer la paille à la figure.

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