IV - La mère, la terre, l’absence.
La terre colle à ses chaussures.
Chaque pas pèse plus, chaque geste lui est plus raide. Le cheval devant lutte aussi obstinément contre cette pègue, pour tirer en avant l’harnachement qui le retient puissamment en arrière. Mais la silhouette qui pousse le soc, à un mètre de sa queue, veut valoir son homme. Pour l’aider, elle pousse en crachant son haleine, suant et ahanant, entêtée contre le froid, la terre et les pierres, les manches de bois calés contre le haut du torse, ruant de toutes ses forces contre le sol qui s’agrippe au fer de la charrue.
Elle console son dos douloureux en regardant la quinzaine de mètres qui la séparent du bout du champ, de cette insignifiante parcelle qu’elle a décidé de travailler, et les sillons hésitants et hasardeux qu’elle a déjà tracé dans la colle.
Le vent ne l’aide pas, balayant ses jupes pourtant lourdes et épaisses, tentant de la coucher sur l’herbe drue qu’elle retourne péniblement. Il s’engouffre au bout du vallon, en suit le goulet, à peine freiné par les arbres qui bordent le débaoù où récoltes finies on viendra jeter l’inutile, avec le fumier des lapins et la paille souillée des chevaux, pour le répandre en précieux humus aux pieds des oliviers quand en arrivera le temps, et vient gonfler sa robe, libérer ses cheveux qui se collent au visage claquent au vent, s’emmêlent devant ses yeux de minuscules nœuds qu’il faudra ce soir longuement démêler quand, les enfants soigneusement bordés et couchés, elle calera la bûche au fond de l’âtre et se dévêtira enfin devant la chaleur réconfortante de l’immense cheminée, au coin de laquelle fumera sa tasse de tilleul, apaisante tisane de la nuit, et qu’elle boira un peu refroidie avant de passer à son tour les braises entre les draps gelés comme de l’eau tout juste puisée. Jambes lourdes, reins douloureux, des bleus foncés, virant vers ces couleurs mêlées qui font mal, de chaque côté du torse là où le bois, ce matin lui écrase la peau.
Elle massera doucement ses bras, sous la manche de la chemise, presque machinalement, malgré tout heureuse que ces marques témoignent du travail accompli. Ils auront des légumes, au moins et, en pensant à la place vide à côté d’elle dans le lit, au travail qu’il n’accomplira pas demain et qu’elle devra encore ajouter au sien, elle se dira qu’il n’aura pas à rougir, qu’il pourra la serrer, l’embrasser sur le front, arrimés l’un à l’autre sur le bout du champ, enfin tranquilles et réunis. En poussant sur son bois, en pesant sur la terre, la tranchant, lui ouvrant les entrailles pour remonter à l’air celle humide prête à recevoir les semences, en s’épuisant de rudes travaux, pestant contre la bête qui ne tire pas assez et la terre qui s’accroche trop, au moins n’aura -t- elle pas le temps de penser à ce vide à côté d’elle, qui veille et la suit, à cette crainte, immense comme sa fatigue, de ne jamais lire la fierté dans son regard, à cette lettre qui n’arrive pas, à ces nouvelles, qui tardent bien trop. En hurlant contre la bête, dans le vent qui rend muet le moindre de ses cris, au moins ces pensées noires ne la suivent-elle pas, au milieu du champ traître et humide qui colle à ses chaussures.
Elle s’endormira lourdement ce soir, aidée par l’infusion et la fatigue, luttant avec un peu plus de renoncement contre ses démons noirs, espérant la lettre tout autant qu’elle redoute de la recevoir. Elle dormira sans rêves, sera surprise d’être éveillée si tôt et d’arriver encore à se lever, lorsque les petits réclameront leur pitance. Et elle recommencera, mêmes gestes, mêmes rituels, mêmes fatigues. Elle ne cessera demain, le jour d’après, et celui qui suivra. Sans cesse épuisée, sans cesse au bord du gouffre qui englouti les derniers remparts de la raison, ce trou noir confortable et terrible qui la tente tant, chaque fois que le pied englué dans une bourbe, elle gémit, le cœur à l’à-pic de ses paupières, prêt à chavirer sur ses joues en sillons brûlants et aussitôt secs de froid et de vent. Ce cœur si présent qu’il remonte dans la gorge et la rétrécie au point de penser qu’elle va se fermer, ce cœur si énorme qu’il repousse dans sa poitrine tout ce qu’il n’est pas et chasse les poumons, inutiles à sa peine. Elle est celle qui marche tête haute pendant que ses enfants la baissent, toujours pleins de crainte et de douceur, comme s’ils ignoraient qu’une mère sait tout, sent tout, garde tout, comme s’ils ignoraient qu’elle sait qu’ils attendent eux aussi, avec elle, la maudite lettre qu’ils ne veulent pas imaginer d’une autre plume que de la sienne.
Alors elle s’étend, l’oreille à leurs bruits de nuit, la main sur ce qui devrait être son torse, les bras lourds, les jambes engourdies de tant de confort quand étendues sous l’édredon de plumes elles sentent la légèreté incroyable qui s’oppose tant aux dures taches qu’on leur impose du point du jour jusqu’à la couverture de boutis fleuri. Combien de temps encore va-t-elle tenir, les mains sur les hanches, les hanches brisées, le gouffre à côté d’elle qui la guette et l’appelle sans cesse de ses roucoulements séduisant, du désespoir vil et malin qui voudrait qu’elle abdique et s’écroule enfin, larmes en vagues, abandonnant ses enfants aux bonnes âmes, ses terres à qui les voudra, et son cœur si vaillant au plus doux des délires. Non, elle ne flanchera pas. Si elle ne doit plus avoir que cette mission là, en attendant la lettre ou le retour ou seulement même un espoir de la lettre ou un espoir du retour, ce sera celle-là, repousser seulement une idée, que peut-être il n’y aura pas de lettre, ou peut-être pas de retour, ou peut-être encore, ni de lettre ni de retour. Alors encore, au fond d’elle, cette pensée terrible tapie affleure. S’il ne doit pas revenir qu’il ait au moins écrit.
La même pensée, qui s’accroche à son esprit comme cette boue pesante qui s’accroche à ses chaussures, comme chaque soir depuis ce départ sans au revoir ni promesses, comme chaque jour de peine. Cette pensée qu’elle oublie dans le soc de la charrue et sur l’encolure de sa bête. Cette pensée qui a disparu aujourd’hui dans le débaoù avec les grosses pierre sorties du champ. Disparue aujourd’hui.
Comme hier, d’ailleurs, et comme demain. Sûrement.
samedi 17 mai 2008
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