dimanche 24 août 2008

V - Claire, la poupée.

Il y a une grosse poupée à côté d’elle.
Une de ces demoiselles bien habillées, coquettes comme des princesses, devant lesquelles elle s’arrête si souvent, à Manosque, dans la vitrine décorée de jolis tissus imprimés, de porcelaines fines et ouvragées, de boîtes à musiques marquetées et ciselées aux petits miroirs chantants, de dentelles infinies qui sculptent la lumière et les fines particules de soleil qui dansent dedans, avidement, à chaque fois et où elle s’invente un jeu de fille pauvre, où la belle poupée sort de la vitrine pour devenir son jouet, où elle l’habille la déshabille incessamment, où elle lui invente un prénom. Aujourd’hui, une de ces poupée est sortie de la vitrine, mais elle ne l’a pas vue. Elle est posée à côté d’elle et il paraît qu’elle est à elle.
Papa l’a ramenée ce matin, en revenant du marché. Elle a bien vu, quand il est allé dételer la charrette, le gros paquet marron avec son ruban bleu qu’il sortait de l’arrière de la carriole, avant les gros sacs de grain vides. Et, quand il est rentré dans la cuisine, la bouche pincée pour ne pas sourire, lèvres serrées et moue de gamin espiègle, elle a bien vu ses yeux brillants où dansaient des surprises. Fine aussi a fait bien des manières mystérieuses en suivant père et paquet dans la soupente qui jouxte la cuisine.
Elle est allée au marché avec papa ce matin, c’est leur anniversaire.
Son cadeau à elle est beaucoup moins inhabituel, et plus économique, ce sont de jolis rubans roux que Maman coudra sur sa nouvelle robe, sur le revers de l’ourlet et aux poignets, et tout un grand paquet de sucreries. Claire n’a pas eu de sucreries, elle, mais elle a eu la poupée. Depuis l’instant où elle a ouvert le paquet, elle ne la quitte plus. Elles sont toutes les deux assises dans le gros fauteuil, immobilisées sur le gros coussin moelleux que maman a descendu de sa chambre la semaine dernière.
Alfred aide fine à débarrasser la table des assiettes et des couverts sales. Il va même l’aider à faire la vaisselle aujourd’hui, pendant que Claire, assise, les regarde. Normalement, il ne le fait pas, c’est à elle d’aider sa sœur, mais depuis quelques temps, des choses comme la poupée ou la corvée de vaisselle d’Alfred arrivent de plus en plus souvent. Depuis qu’elle est tombée.
C’est tellement stupide, un lacet mal fait et une marche d’escalier qu’on sait un peu glissante mais qu’on oublie si facilement. N’est-ce pas surprenant, vraiment, ce pied qui coince le lacet, et l’autre qui glisse au même moment ? Quand le docteur est parti, maman a jeté les chaussures en s’essuyant les joues des deux mains, et papa n’a rien fait, lui. Il était en bas des escaliers, les mains fourrées, poings fermés, dans les poches du pantalon dont elle avait elle-même cousu les ourlets. Parce que la couture aussi, Claire sait faire. Elle sait faire beaucoup de choses des travaux ménagers. Elle s’applique bien dans ses tâches de femme, en attendant d’en être une et de les faire pour son mari et ses enfants à elle, qui seront sûrement aussi beaux que sa poupée, c’est certain.
Non, vraiment, elle avait manqué de chance. Elle était partie en arrière, basculant de tout son poids et de celui des draps à laver qu’elle était en train de descendre. Assurément, c’était manquer de veine, à ce point là. Elle s’était juste arrêtée pour attendre Fine, son pied droit avait rejoint le gauche sur la marche, et elle avait chaviré. Cela avait fait un grand bruit, et elle avait rebondi, sans même lâcher les draps, jusqu’en bas sur les fesses. Ou juste un peu plus haut que les fesses.
Fine s’était esclaffée, pleurant presque de rire, secouée de spasmes, quand elle l’avait rejointe, ramassant le long des marches deux taies qui s’étaient malgré tout échappées du baluchon qu’elle avait serré comme pour s’y cramponner, s’arrêtant en chemin, pliée en deux, ses poumons laissant tout juste passer entre deux hoquets l’air nécessaire pour qu’elle n’étouffe pas. Maman, penchée sur la rampe, sa tête seule dépassant au dessus du vide, l’avait tancée un peu, avant de s’interrompre aussi net que les gloussements de sa fille se figeaient dans l’air, au moment où Claire s’était mise à l’appeler, les yeux levés vers elle, son petit visage très pâle, soudain, presque aussi blanc que le visage de porcelaine de la poupée, si pâle qu’elle en semblait décolorée, si pâle que son visage bientôt se confondrait avec les draps et que ses yeux et sa bouche ne seraient plus que des petites taches sombres de saleté. Et elle avait lâché les draps qu’elle-même portait, le plus gros paquet et le plus lourd, pour voler jusqu’en bas, sautant au dessus des marches plutôt que marchant dessus, cramponnée à la rampe qui avait grincé sa douleur sous l’effort qu’on lui imposait.
Claire était restée comme elle avait atterri. Assise stupidement sur ses fesses douloureuses, le dos bêtement à moitié coincé sur la dernière contre-marche, une jambe repliée devant elle, et l’autre bizarrement courbée, le pied tordu dans un angle impossible. Il y était resté jusqu'à ce que Maman et Fine trouvent le moyen de la prendre en poids sans trop la remuer, pour la porter jusque sur le fauteuil sur lequel elle est assise à présent.
C’est bête, à une semaine près, elles auraient été à l’école, à cette heure-là.
Elle n’avait presque pas pleuré, sur le coup, et maman lui avait dit que c’était sans doute parce qu’elle avait dû se cogner la tête. En fait, elle n’avait pas eu si mal que ça, sur le moment. C’est quand elle s’était appuyée sur les bras pour se relever qu’elle avait senti. Ce n’était pas son pied qui lui faisait mal, non, c’était bien plus haut que ça. La foudre était venue de la fesse, enfin, juste un peu plus haut. Ses bras s’étaient tendus sur les points, elle avait appuyé un peu sur la jambe pour prendre appui, et la douleur l’avait déchirée en deux, coupant le souffle avec une fulgurance nette, remontant d’une vague unique jusque dans la nuque, comme un long frisson instantané.
Elle était restée couchée pendant toute une quinzaine, puis encore une, et encore une, et après, elle en avait perdu le compte. L’école avait repris, puis s’était arrêtée, puis avait repris. Le soleil se levait, il montait dans le ciel, redescendait, et Claire était toujours là, à regarder par la fenêtre les feuilles du platane s’agiter et dessiner sur le mur de sa chambre de formidables et interminables histoires aux monstres improbables et aux princesses prisonnières de leur tour. Elle avait lu des histoires aussi, puis dessiné beaucoup avec une jolie boîte de crayons de couleurs que l’institutrice était venue lui apporter. Elle s’ennuyait moins à présent que le docteur avait dit qu’elle pouvait se lever, et Papa lui avait taillé une belle canne dans une branche de chêne. Elle ne pouvait pas encore bien s’en servir, mais bientôt, son bâton lui permettrait même de reprendre l’école. Papa l’accompagnerait, au début. Et après… on verrait.
Alfred et Fine auront bientôt fini la vaisselle, et enfin elles pourront jouer avec la poupée qu’elle a promis de lui prêter un peu, dès qu’elle a découvert, époustouflée, ahurie, sous le papier d’emballage brun le tissus le plus fin qu’elle ait jamais vu sur une poupée, la dentelle la plus merveilleusement travaillée et le visage le plus finement peint qu’il lui ait été donné de voir. Elle s’est retournée, les yeux pétillants et interdits, vers sa jumelle complice de son admiration devant la vitrine du bazar, et des jeux de fille pauvre devant les demoiselles aux belles robes. Elle a le même regard, Fine, sauf qu’il n’est pas ahuri, ni interdit, ni stupéfait. Il irradie de tendresse, ses grands yeux dégoulinants de tout l’amour qu’elle lui donne.
C’est vraiment un très joli cadeau.
Un cadeau exceptionnel, même, que papa a dû payer bien cher, qu’il a dû y passer plusieurs mois d’économies. Que c’est sûrement pour cela que dans son coin, elle voit ses yeux briller de petits éclairs de lumière qu’il chasse de son gros doigt avant de se pincer discrètement le nez, presque dans le même geste.
Oui, c’est vraiment un très joli cadeau.
Claire se dit que c’est son plus joli anniversaire. Oui, vraiment.

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