dimanche 24 août 2008

VII - Joseph, la nuque.

Elle est assise quatre bancs devant lui.
Il voit sa nuque, penchée sagement sur son cahier, le bout de la plume grattant la peau juste en dessous de l’oreille. Le problème de mathématique est écrit trois mètres devant elle, mais à chaque fois qu’il tente de le lire, son regard ne va pas au-delà de l’indécent chignon. Ils ont fait chemin ensemble ce matin, avec Fine et Alfred, et la flopée de mioches indésirables qui sautillaient autour. Il aime lui parler, elle a la voix douce. Elle ne parle pas beaucoup, toujours grave, avec cette sorte de voile sur le regard quand les autres s’emballent dans une course à gagner pour qui ira le plus vite. Comme elle marche plus lentement, alors il adapte son pas, pour rester en arrière, seul avec elle. Il passe son temps à s’occuper la bouche, à essayer de la faire rire, souvent si bêtement que même des heures plus tard, il peut encore rougir de sa stupidité. Alfred le regarde souvent d’un drôle d’air. Il sait. Il doit sans doute se demander pourquoi celle-là, qu’est estropiée, plutôt que l’autre goutte d’eau, si fraîche et si pimpante, qui gambade librement, et si joyeusement aussi. Ils n’habitent qu’à un vallon de distance, alors, puisque le petit chemin qui serpente jusqu'à l’école passe devant la sienne, Alfred et ses sœurs les attendaient tous les matins depuis qu’ils étaient tout petits. C’est son ami, même s’il est plus vieux. Ils se comprennent étrangement, parfois un seul regard croisé suffit pour qu’ils agissent en complément, surtout dans les moments les plus difficiles. Quand il avait eu à affronter la vilaine lettre, le vilain regard de sa mère, et la vilaine sensation, Alfred ne lui avait rien dit. Ce matin-là, il avait juste pris lui-même le plus petit par la main, et il était passé devant, sans un mot ni même un bonjour. Il avait bien compris, à sa tête, que ce jour n’avait rien de bon.
Une fois, alors que Claire l’avait traité de gamin parce qu’il venait de lui asséner une énième moquerie stupide, il s’était rebiffé, levant vers elle un regard piqué, les joues cramoisies sur une peau blafarde. Non, je ne suis pas un gamin. Mais j’ai le droit de faire comme si.
Elle n’avait plus jamais osé, sans doute avait-elle compris, plus que bien, ce qu’il avait voulu dire, sauf qu’elle, elle se permettait peu de faire comme si. Peut-être ne trouvait-elle seulement pas le moyen d’y parvenir, avec sa hanche tordue et l’exemple sans cesse sous les yeux de ce qu’elle pourrait être sans ce maudit escalier, ce maudit lacet défait, et ce maudit docteur qui n’y avait rien pu faire.
Quand elle est assise, comme ça, quatre bancs devant lui, il est plus rassuré. Elle ne peut pas le voir la regarder, l’épier, l’examiner. Le col de sa chemise est un peu élimé, il y a deux fils entremêlés qui s’échappent de la couture et viennent jouer sur la nuque comme deux étonnants cheveux verts presque invisibles.
Il connaît tout des moindres détails du dos de ses vêtements. C’est son privilège à lui de voir tout ce que les autres sans doute ne remarquent même pas. Lorsque le maître l’interroge, elle a la manie de tirer du bout des doigts sur sa manche, le pouce rentré à l’intérieur, alors qu’elle cherche la réponse. Lorsqu’elle écrit au tableau ou en efface la craie avec le chiffon de feutre, son bras gauche se replie dans le dos, la main calée au creux des reins, le torse bombé, la jambe gauche légèrement décollée du sol, pour se tenir bien droite. Il sait aussi comment elle se débrouille pour traîner moins la patte, parce qu’il la voit, parfois, s’oublier un instant et se reprendre aussitôt.
Le problème de mathématique ne se résout toujours pas, pendant qu’il mordille son crayon en rêvant doucement, les yeux perdus dans les vagues souples de son chignon. Elle s’est retournée, comme si son aguet lui piquait la peau là où il la regarde. Il a vite baissé les yeux, mine de rien, mine d’être en train de la regarder sans qu’elle le sache. Elle a eu une mine, elle-aussi, une moue de sourire, avant de se replonger dans les trains et leurs horaires infernaux.
Encore une fois, elle va bien résoudre son problème, elle sera bien notée et ne comprendra pas qu’il n’en ait fait que la moitié. Elle lui dira qu’il aurai dû travailler au lieu de bailler aux corneilles, et encore une fois il passera pour un peu trop paresseux ou nonchalant. Il sait déjà ce qu’elle va lui dire sur le chemin du retour, et qu’il s’en sortira par une pirouette sans doute bancale. Comme il sait qu’un jour, il la raccompagnera enfin seul, il ne sait ni quand ni comment cela sera possible, mais il sait que ce jour-là, il occupera sa bouche bien autrement. Il sait que ce jour-là, il sera sérieux, comme jamais il ne pourra l’être plus, et aussi qu’il lui volera un baiser, si elle ne le lui donne pas. Et surtout, il est persuadé qu’il n’aura pas à le voler.

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