dimanche 24 août 2008

X - Claire.

X
Claire.

La grosse marmite ronronne sur le feu.
Elle a peu dormi cette nuit. De grandes demi-lunes d’un brun virant sur le violet soulignent ses yeux, et son visage est effacé sous la fatigue. Depuis que son frère est rentré, tard dans la matinée au lieu du milieu de la nuit, comme d’habitude, elle s’est assise à la table de la cuisine, épluchant mécaniquement les pommes de terres qu'elle désœuille trop lentement. Tout à l'heure, elle battra les œufs ramassés ce matin dans la paille chaude du poulailler, alors le ventre tordu d’angoisse à l’attendre, et l'huile une fois crépitante, elle fera cuire un peu les pommes de terre avant de les mêler à l'omelette. Les pommes de terre qu’elle allait chercher, traversant la cour vers le cabanon, quand elle avait vu son frère déboucher du chemin, sa bicyclette brinquebalante au bout des bras, loin de presser le pas pour rentrer. Son panier avait mordu le sol, et elle avait vu tout de suite les yeux de son aîné. Ils lui avaient rappelé un lointain souvenir, ce vide immense et douloureux, l’absence de mots, et le silence partout autour, comme si même les oies et les chiens avaient compris.
Hier soir, lorsqu'il est parti, elle lui a souri dans le noir, lui envoyant un baiser léger, emprisonné entre ses doigts recourbés qu'elle n'a pas ouverts.
« - Celui là garde-le, je viendrai le chercher demain. »
Alors, elle l'a gardé.
Il est dans sa main, celle qui tient le couteau au manche de bois un peu blanchi par l'usure, et qui noircit au contact de la pelure tout juste rincée. Il est là, un peu glissant, un peu pégueux du jus que les pommes de terre laissent dans ses paumes et sur ses doigts, écrasé sur le manche effilé du couteau noirci. Son frère est dans la cour, elle l'entend couper du bois devant le cabanon où le père le range. La grosse scie tourne avec son bourdonnement habituel, et, à chaque fois qu'Alfred lui présente une bûche ou une branche, elle rugit et gémit, le fer luttant contre la résistance morte du bois qui se tranche dans un long cri strident.
Elle entend alors le bruit des morceaux de bois que son frère jette dans la brouette en fer, et qui s'assourdit au fur et à mesure que le tas grandit. Et lorsque le sifflement de rotation de la roue s'éteint, c'est celle de la brouette qui perturbe son silence par son grincement cahotant. Lorsque le père rentrera, il saura déjà, sûrement. Il s'attardera un instant dans la cour, avec son fils, après avoir rentré la charrue à bras. Elle entendra peut-être tout juste le bruit de leurs phrases brèves. Le père n'est pas un bavard, il ne dira rien en entrant. Il s'installera juste à la table en marmonnant l'habituel bonjour, avec sans doute moins d'entrain cependant. Peut-être l’embrassera-t-il sur le front, doucement. Ou peut-être même pas. Il s’assiéra à sa place devant la table, cognant son godillot sur le pied usé. Il sortira son canif de la poche et l'essuiera des deux revers sur la jambe de son pantalon, au niveau de la cuisse, dans un geste machinal et précis.
Il sera temps alors pour elle de servir le repas.

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