dimanche 24 août 2008

XII - Alfred.

XII
Alfred.

Le chemin a été long, jusqu’à ce matin d’hiver.
C’est long, c’est trop long, finalement. De l’autre côté de la pièce, Claire, Fine et sa douce Simone le regardent en souriant tendrement. Elles sont belles, ses sœurs, ses deux petites boules de chair qu’il a vu sortir de la chambre de leur mère, emmitouflées dans deux grosses couvertures, chacune sur un bras de sa grand-mère. C’est deux petites sœurs que tu as, Alfred. Et il avait vu en premier Claire, sa peau blanche immaculée, ses yeux grands ouverts qui déjà le regardaient. Puis la petite Fine, chétive, fragile, tellement plus petite que sa sœur. Si elles étaient restées plus longtemps dans le ventre de maman, sûr que Claire aurait fini par la manger aussi !
Qu’il lui en avait voulu, à sa mère, son corps qui changeait, de ce ventre qui grossissait, de ces seins qui s’étaient encore arrondis à mesure que le lait se raréfiait, changeait de goût. Ces seins qui étaient les siens étaient peu à peu devenus étrangers, distants. Mais plus que tout il lui en avait voulu de ses chants, de ses bouffées de joie qu’il ressentait, et dont il n’était pas l’initiateur. Cette piqûre, au sein de l’estomac, si reconnaissable, il ne l’avait plus ressentie jusqu’à celle qu’il avait épousée, jusqu’à celle qu’il avait aimée plus que tout et qu’il aimait encore malgré le temps et malgré le reste. Sa douce Simone, ses longs cheveux détachés qui faisaient des dessins sombres sur le drap rose du lit au matin de leurs noces. Le même lit qu’aujourd’hui, d’ailleurs, celui dans lequel ils avaient conçu leurs trois enfants, celui dans lequel ils étaient nés, celui dans lequel elle était morte.
En travers de son lit, Alfred ne se sent plus de courage. Tant pis pour l’envie de pisser, il ira tout à l’heure. Bien. Tout est bien.
Au-dessus des photos, le fusil de chasse est accroché au mur. Ce n’est pas celui de son père, c’est celui de Joseph. Son ami. Celui avec qui il était devenu un homme, celui auquel depuis toujours il voulait confier sa sœur, celui qui avait par trop de courage, ou de témérité, celui qui était mort pour la patrie inutilement, peut-être pour tenter de rejoindre un père qui n’était jamais tout à fait mort dans sa mémoire, peut-être pour se prouver une fois de plus qu’il était le plus fort au préféré de leurs jeux. Personne plus que Joseph ne lui aura plus manqué dans ses années de vieillesse. Pas même ses sœurs, pas même sa femme. Sans doute parce qu’il aura porté trop longtemps le fardeau de la culpabilité, à chacune des innombrables fois où ses yeux ont rencontré les blouses noires de Claire, au-dessous de son tablier gris, à chacune des fois où il est passé, juché sur son tracteur à moteur, sur le petit chemin de terre qui borde la baragne.
C’est peut-être pour cela aussi, que durant ces longues années qu’il a eu en sus, il a entretenu les ronces et les pousses de chêne, ôtant les mauvaises herbes, dédoublant les pieds de cade, gardant l’accès en état, maintenant les parois, préservant la petite niche que fait le boyau, au fond.
Parce qu’il sait lui, où allait son presque frère quand ils l’avaient rattrapé. Parce qu’il savait lui, quel était son plan et ce qu’il devait faire. Parce qu’il était parti de bonne heure, à travers champ, pour passer en sifflant sur le chemin, l’air de rien, l’air de tout, l’air de lui dire qu’il pouvait sortir, que la voie était libre. Parce qu’il était la deuxième partie du plan, mais que la deuxième partie du plan n’avait pu que s’écrouler sur les genoux dans ce chemin plein de cailloux, les larmes plein les yeux, pour attraper et retourner la veste et le pantalon qu’il ne voulait pas reconnaître, des hoquets dans les yeux.
C’est long, c’est vraiment très long.
Claire ne s’était jamais remise. Jamais consolée. Jamais rien. Elle était restée figée dans ce matin jusqu’à ce que vieille et fripée, ratatinée autour de sa peine, Dieu, ou Joseph, ou le diable ou qui on voudra, la rappelle en ses pénates. Fine avait eu des enfants. Il lui semble aujourd’hui que cela peut se résumer à cela, toutes ces années de vie, elle a eu des enfants. Beaucoup d’enfants. Et elle les a nourris jusqu’à en mourir si jeune, mais si heureuse, entourée de sa tribu immense, si grande que la maison trop petite semblait exploser tant l’amour en débordait. Il y avait eu tant de larmes qu’il était parti, ne supportant plus la vue de ces douze bouches qui s’étaient nourries si avidement des seins de ce pauvre petit bout de chair qui dépassait tout juste de la couverture et qui déjà, dans l’utérus de leur mère, s’était privée pour l’autre. Il était parti, résolument, les abandonnant à leur chagrin et à leur fête, parce qu’il n’était pas de cette famille-là. La sienne était plus petite. Il avait deux sœurs, voyez vous. Deux sœurs identiques, deux pour le prix d’une. Deux miroirs qu’il n’avait cessé de regarder comme un mystère, mais qu’il avait aimés passionnément. Deux sœurs et un presque frère.
Mais il est seul, maintenant.
C’est long, c’est trop long.
Alfred a quatre-vingt douze ans.
Il est en travers de son lit, et la douleur qui part du poignet et monte vers sa poitrine pour la barrer d’un seul trait ne passe pas, dure, dure, trop longtemps, trop fortement.
Sur cette vieille photo avec sa forme ovale, sa pose romantique, joue contre joue, main contre main, comme si vraiment l’une ou l’autre posait devant un miroir, Claire et Fine ont quinze ou seize ans, et c’est dans leur regard qu’on voit qu’elles ne sont pas qu’une.
Leurs boucles blondes sont entremêlées.
A jamais.
Alfred sourit.

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