samedi 17 mai 2008

III - Alfred, Joseph, le jeu.

Il est blotti dans son coin.
Haletant, la branche de bois taillée amoureusement et polie longuement, serrée contre sa poitrine entre ses bras qui l’étreignent, plaqué au plus profond de la paroi de brindilles qu’il lui est possible de l’être. Il entend les pas prudents, de l’autre côté de la paroi, le frottement de l’entrejambe et le bruit que fait la veste de toile en frôlant les tiges sèches qui montent de la terre.
Il va bondir pour lui couper la route, mais pas trop tôt, pour qu’il ne puisse se mettre à couvert. Tout est dans le moment, l’instant précis qui va être déterminant. Ni trop tôt ni trop tard. Trop tard, c’est lui qui aurait le dessus et alors, fini la comédie… son cœur bat si fort qu’il masque les bruits du dehors, le vent qui souffle fort et tente d’arracher le toit à chaque rafale, dans un grincement discret des crochets de métal qui retiennent le drap.
C’est leur jeu préféré, sans doute parce qu’il ne dure pas très longtemps. Le père va bientôt débarrasser le tas, et l’odeur familière de la tige de lavande distillée ne sera plus qu’un bon souvenir. Comme chaque année, ils ont demandé l’autorisation, et comme chaque année, ils l’ont obtenue, à condition qu’ils n’éparpillent pas tout partout.
Le plus agréable, c’est que le tas est hors de la cour, à l’abri des regards, de l’autre côté de la grange. Alors ils y font ce qu’ils veulent, et cette année, ils se sont surpassés. Ils y pensaient déjà alors qu’ils aidaient à ramasser la lavande, piquant les bottes liées du bout de la fourche pour les lancer sur la remorque qui les mènerait à la distillerie. Ils avaient commencé, dès lors, à récolter des branches, à quémander des vieux draps, toujours leur idée en tête, le plan tout établi, déterminé jusqu’au moindre détail.
Ils s’y étaient mis dès que possible, et le résultat est exceptionnel. Une vraie cabane de brindilles, planquée au milieu de trois autres tas, avec une vraie entrée protégée par un petit tunnel, de hautes parois étayées de bois, une petite tour dans laquelle ils peuvent grimper pour de bon, et une pièce entière recouverte du drap, camouflée soigneusement sous les brindilles pour qu’on ne la soupçonne pas. Tout cela, invisible. C’est comme un secret énorme, exposé aux yeux de tous mais que personne ne perce à jour. Vu de là, ce sont des tas, des résidus de lavande distillée que l’on va brûler sous peu, et qu’on traîne un peu à débarrasser.
C’est leur repaire.
Le lieu de tous les jeux.
Leur château fort magique.
Les pas se rapprochent, et son cœur s’emballe.
Son fort est imprenable. Sauf si Joseph parvient à se glisser dans le tunnel. C’est le seul accès, et les règles du jeu sont formelles. Les pas se sont arrêtés, il doit être juste derrière, son arme braquée, prudemment et solidement à ses mains cramponnées. Il y a ce satané vent qui brouille les pistes, masquant bien trop de bruits, et le sifflement qu’il émet par moment en passant sur le fort. S’il sort trop tôt de sa cachette, il est fait, c’est la règle. Mais s’il ne sort pas assez vite, c’est l’assaillant qui va surgir devant lui, menaçant, arme au poing, vainqueur triomphant et arrogant. Il est fort à ce jeu-là. Il gagne presque toujours. Parce qu’il n’a pas peur. C’est idiot, d’avoir peur, ce n’est qu’un jeu, mais c’est un jeu parfois effrayant tant ils y croient. Joseph n’est plus Joseph, dans ces moments-là, comme il sait que lui-même n’est plus pour son ami qu’un adversaire, aussi. Ils jouent et rejouent leurs vies à chaque fois pour de vrai. Du moment où ils commencent.
« -- On dirait que tu es l’ennemi, et que tu dois prendre le fort. »
Les mots ont une grande force. L’ennemi est l’ennemi. Alors, c’est pour de vrai, sauf que Joseph ne flanche jamais. Il n’a peur de rien. Et même s’il a peur, il arrive à faire ce qu’il doit malgré tout. C’est ça qui le rend fort. Même s’il s’agit de grimper dans le plus haut des arbres, ou d’affronter le plus costaud des grands du village, il garde toujours la tête froide. Il réfléchit, il calcule, plus vite que n’importe qui, et il a le bon réflexe au bon moment. Quand on s’attend à quelque chose, il fait l’inverse. Ou pas, parce que justement, il sait qu’on s’attend à ce qu’il le fasse. Joseph, c’est le gars qui trouve toujours une solution.
C’est le héros idéal de tous les livres d’aventures qu’il aimerait bien lire quand il les voit sur les étagères de la petite bibliothèque de l’école. Mais les livres c’est pour les filles. Joseph, il ne lit pas, lui. Mais il est comme les héros, il le sait.
Et c’est son ami.
Et il est derrière la paroi de brindilles, à droite, ou à gauche, en fait, qui peut savoir ?
Alors Alfred surveille les deux côtés, sens aux aguets, parce qu’il en a assez de sursauter quand il se retrouve soudain nez à nez avec le bâton brandi.
Un bruit a retenti derrière. Il sourit. Le petit malin a jeté une pierre à droite pour faire croire qu’il est là. Il bondit, arme au poing, tout en bloc tourné à gauche pour ne lui laisser aucune chance.
« -- Pan, t’es mort ! »
Joseph est derrière lui, le sourire goguenard, un énorme caillou gris à ses pieds.

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